15 mars 2020

Temps de lecture : 8 min

366 : De la distance à la défiance. #1 RADICAL

COURT-CIRCUITS / CIRCUITS COURTS : 10 tendances, expliquées, décryptées et illustrées pour la 5ème édition de "Français, Françaises" par 366 et BVA au prisme d’un corpus de plus de 100 millions d’articles et 30 milliards de mots, soit 10 ans de PQR. Voici la première : #1 RADICAL

COURT-CIRCUITS / CIRCUITS COURTS : 10 tendances, expliquées,  décryptées et illustrées  pour la 5ème édition de « Français, Françaises » par 366 et BVA au prisme d’un corpus de plus de 100 millions d’articles et 30 milliards de mots, soit 10 ans de PQR. Voici la première :  #1 RADICAL

« La marmite bout… » écrivions-nous dans Françaises, Français en 2012. Elle a explosé fin 2018. Les chiffres, abstraits, de la défiance que l’on lisait dans les sondages ont soudain pris une réalité physique sur les ronds-points, à l’Arc de Triomphe ou au Puy en Velay. Dans les manifestations, des symboles du pouvoir, de la finance et des journalistes ont été attaqués. La défiance s’est incarnée et est parfois devenue violence. Le mouvement des gilets jaunes est un point de bascule vers une radicalité politique assez inédite depuis des décennies et qui s’est enkystée au sein de notre société. Défilés qui dégénèrent, blessés au sein des forces de l’ordre comme des manifestants, permanences de députés murées, taguées, vandalisées… les années 2018 et 2019 ont été des années de tension et de violence comme la France n’en avait plus connue depuis longtemps. L’Etat a d’ailleurs de plus en plus de mal à exercer son « monopole de la violence légitime », pour reprendre la célèbre expression de Max Weber, le maintien de l’ordre étant de plus en plus contesté par les manifestants et une partie de la société.

La crise de la représentation

La colère, en effet, vient de loin. Deux indicateurs pour décrire cette distance qui n’a cessé de s’accroître entre gouvernants et gouvernés : depuis la fin des années 80, dans toutes les enquêtes d’opinion, entre sept et huit Français sur dix considèrent que « les hommes et femmes politiques ne se préoccupent pas de ce que pensent les gens comme eux » et que « la plupart des hommes et femmes politiques sont corrompues ». Cette perception d’éloignement et de faillite morale, conjuguée à la vision d’un politique impuissant à régler les grands problèmes, a évidemment miné la confiance dans notre système politique et dopé la défiance. Dans notre enquête , 60% des Français disent ne pas avoir confiance dans leur démocratie et une plus large majorité encore se dit défiante à l’égard de tout le personnel politique, président de la République, députés nationaux et européens, gouvernement, à l’exception du maire, seule véritable figure politique de proximité restante. Et plus de sept sur dix ont le sentiment d’être mal représentés par leurs élus, comme par leurs syndicats, ces « tampons sociaux » eux aussi largement dépassés. Profondément donc, notre démocratie représentative est en crise. Cette crise est sociologique : si l’arrivée en masse de députés en Marche en 2017 a contribué à la plus grande féminisation de l’histoire de l’Assemblée Nationale, elle n’a pas en revanche amélioré sa diversité sociale. Alors que les catégories socio professionnelles « ouvriers » (21%) et « employés » (27%) rassemblent selon l’INSEE près d’un Français sur deux, moins de 4% des députés aujourd’hui en poste en sont issus. Cette crise est également politique : 74% des Français considèrent que l’Etat ne poursuit plus l’intérêt général mais des intérêts avant tout privés . Suspecté d’être trop soumis aux lobbies, l’Etat n’apparaît plus comme le garant de politiques publiques justes pour le plus grand nombre. Le président de la République, lui-même, a fait, un peu douloureusement, le constat de ces distances et de cette défiance, contraint de remiser la verticalité jupitérienne des débuts de mandat au profit d’une nouvelle posture d’écoute et de… proximité, dont on verra à l’usage si elle est jugée sincère ou n’apparaît in fine que comme un énième artifice de communication. En tout cas, en 2019, la distance, la défiance et la violence ont mis notre société sous tension. Une tension qui ne couvre d’ailleurs pas seulement le politique, mais qui s’étend aussi aux champs sociaux et aux interactions interpersonnelles. En témoignent par exemple la violence verbale de certains échanges sur les forums ou réseaux sociaux ou les polémiques récurrentes sur les propos homophobes, sexistes ou racistes qui parcourent le réseau. La violence verbale est aussi un symptôme et une des formes de normalisation de la radicalité qui touche notre société.

La radicalité n’est plus groupusculaire

Considérant que l’Etat n’agit pas, par manque de volonté ou par impuissance, qu’il ne poursuit plus l’intérêt de tous, alors des modes d’action et de revendication radicaux apparaissent comme nécessaires, quand ce n’est pas légitimes. Face à l’urgence, sociale et écologique, la tendance est aussi à la radicalisation des actions collectives. L’action directe, coup de poing, le « happening » et le militantisme choc deviennent des formes d’action politiques communes, et quasiment quotidiennes. Mouvement vegan et animaliste (attaques de boucheries, vidéo chocs de L214 dans les abattoirs…), blocages de ponts, de routes et de zones commerciales par Extinction Rebellion, grèves pour le climat, slogans en blancs sur noir contre les féminicides fleurissant sur les murs de la capitale, irruption de femmes en burkini dans les piscines publiques, Black Blocks dans les manifestations, espaces publics vandalisés… La radicalité devient un (le ?) moyen choc d’interpeller l’opinion publique, de défendre sa cause et, parfois, d’obtenir ce que l’on veut. Même si elle reste très largement condamnée dans notre enquête (par 79% des Français), il n’en demeure pas moins que tout le monde a compris qu’elle avait « payé » en décembre 2018… Ce qui est nouveau, et qui mérité d’être analysé, ce n’est pas le militantisme radical en soi, il a toujours existé. C’est le fait que la radicalité soit en train de devenir majoritairement approuvé par l’opinion publique et qu’il ait donc de bonnes chances de perdurer et de se renforcer à l’avenir. Dans notre sondage, en effet, une majorité absolue de Français considère que mener des actions coups poing (52%) ou de désobéissance civile (52%) est un bon moyen de se faire entendre. Dans la hiérarchie des leviers citoyens pour être écoutés, ces moyens arrivent après le vote, au même niveau que la manifestation et la grève, mais largement avant le fait de militer dans un parti politique. Cette radicalité est évidemment un moyen de peser, de faire pression sur l’Etat pour qu’il agisse mieux et plus vite. Mais pas seulement, c’est aussi une manière d’agir à sa place. Une manière de le court-circuiter et de se réapproprier le pouvoir. La radicalisation des modes d’action relève alors de la même logique que la demande de RIC (Référendum d’Initiative Citoyenne), portée et popularisée par les gilets jaunes, celle d’une volonté de restaurer une souveraineté populaire, qui paraît aujourd’hui oubliée par notre démocratie.

La « société civile agissante »

La crise de l’Etat et de la représentation nous fait ainsi entrer dans l’ère de la « société civile agissante », pour reprendre l’expression d’une chercheuse, Bénédicte Manier, de la fondation Jean Jaurès et auteure du livre Un million de révolutions tranquilles, comment les citoyens changent le monde. La société civile n’est plus ce terme un peu vague utilisé à chaque formation de gouvernement, lorsqu’on cherche une personnalité pour l’incarner : elle devient un vrai acteur du changement social et un réel contre-pouvoir local, désintermédié et horizontal, cherchant à modifier de manière bottom-up, par le bas, un modèle global qu’on n’approuve plus. « Par petites touches, la société civile déconstruit ainsi un modèle économique qu’elle désapprouve et façonne localement le monde idéal qui lui échappe à l’échelle globale » écrit ainsi Bénédicte Manier. Alors, bien entendu, cette société civile agissante n’a pas encore changé radicalement le monde. Les impacts restent limités, et les synergies difficiles. Mais cette mobilisation grandissante de la société civile, de l’engagement citoyen, est sans doute partie pour durer et s’élargir. Car elle n’est plus l’apanage de groupuscule radicaux mais émane désormais aussi des classes moyennes. Et car la forte implication des « millenials », notamment dans toutes les actions climat, crée pour l’avenir une armée nouvelle de militants déterminés et engagés.

La nouvelle radicalité bouscule le politique, et aussi l’ensemble des acteurs économiques. Face à des consommateurs de plus en plus « radicaux », les marques sont contraintes de changer leurs postures et leurs positionnements. Et de communiquer en prenant acte des changements. Alors que semble révolu le temps de la viande à tous les repas, les acteurs de la filière n’ont eu par exemple d’autre choix que de jouer la carte d’une consommation raisonnée et de promouvoir…le flexitarisme. « Aimez la viande, mangez-en mieux », nous dit Interbev, l’association interprofessionnelle du bétail et de la viande dans sa campagne de communication « Naturellement flexitariens ». Pour incarner ce régime carné mais raisonné, Interbev a choisi Thomas, un flexitarien de 30 ans amateur de jus de légumes colorés mais qui sait aussi ne pas se refuser une bonne entrecôte.

Extension du domaine de la défiance ?

La défiance a ébranlé le politique. Elle a touché de nombreuses institutions (Eglise, Union Européenne…). Elle a frappé les médias. La question se pose et s’impose : quelle sera sa prochaine victime ? Quel prochain système d’organisation verticale sera remis en cause ? La réponse est assez évidente : l’entreprise, ou plus exactement, la grande entreprise. Pour les marques, l’évolution est décisive et doit être prise en compte : l’entreprise devient un lieu de plus en plus politique. Vinci, les banques et les assurances graffitées à chaque manifestation (« plus de banquise, moins de banques ») en ont déjà fait l’amère expérience lors du mouvement des gilets jaunes. Dès lors, deux hypothèses peuvent être envisagées : soit la grand entreprise devient le lieu d’une efficacité directe, faisant sens et répondant aux enjeux éthiques, sociaux et climatiques, dans un contexte où l’Etat n’est plus considéré comme crédible, et alors en tant qu’espace politique elle peut trouver un lien de confiance avec la société civile ; soit elle en reste à la seule logique de maximisation du profit et elle risque fort de voir le domaine de la lutte continuer à s’étendre contre elle… Certaines marques ont compris la nécessité de ce passage à un capitalisme politique, c’est-à-dire prenant en charge un certain nombre de défis contemporains essentiels pour les consommateurs telle Patagonia, la marque textile écolo, qui, pour faire sens et cohérence, a organisé elle-même en septembre 2019 la grève de ses propres salariés pour la lutte contre le réchauffement climatique. Pour sa PDG, Rose Marcario, « les entreprises doivent désormais montrer qu’elles prennent au sérieux l’attention à leurs salariés et à leur communauté ainsi que la responsabilité de leur empreinte écologique dans le monde ». Ou encore, et dans un registre bien moins attendu, le mastodonte Procter qui s’empare et pose désormais dans le débat public le sujet de la précarité menstruelle, totalement ignoré et délaissé par les pouvoirs publics, en lançant une grande campagne #NonàLaPrécaritéMenstruelle, pour distribuer plus de 4 millions de serviettes hygiéniques aux jeunes filles en situation précaire.

Marques et entreprises ne peuvent plus ignorer la société civile agissante et la pression éthique, politique qu’elle fait peser sur elles. « Les patrons sont aussi exposés que les responsables politiques à la pression des enjeux d’opinion. Ils ne peuvent plus être déconnectés de l’état réel de la société », argumente ainsi Pierre Giacometti, fondateur de la société NO COM . Elles font face à la nécessité de faire sens, de mesurer leurs impacts et de prendre en compte un monde qui change. Au Royaume-Uni, cet automne, les acteurs et créatifs des plus grandes marques de la mode, grands patrons, designers et petits entrepreneurs, ont organisé un séminaire de brainstorming sur le thème de la…protestation. Avec l’ambition de casser l’image de papier glacé et de podiums d’un secteur paraissant déconnecté d’un monde qui bouge et se soulève. L’occasion d’y entendre Clare Farrel, cofondatrice d’Extinction Rébellion leur adresser un message qui vaut finalement pour beaucoup de marques : « Il nous faut réparer, porter et reporter sans jeter ni racheter, mais aussi nous rebeller (« Repair, Rewear, Rebel ») ».

Pour les entreprises le défi est à la mesure du backlash qu’elles peuvent subir si leurs engagements sont ressentis comme non sincères. Elles se doivent de rentrer dans des pratiques RSE, mais elles doivent à leur pérennité de donner des gages concrets, physiques, réels et permanents, sur le long terme, de leur sincérité, faute de quoi elles éprouveront elles aussi des formes radicales de manifestation des consommateurs.

Extrait de l’étude « Français, Françaises. Etc » par 366 et BVA

La rédaction

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