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Food : mélangeons les « genres » en cuisine


Publié le 19/07/2017

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Comment les genres masculin et féminin continuent de structurer notre rapport à l’alimentation et inversement.

 

Et oui, j’ai le regret de vous annoncer chers lecteurs que vous mangez genré… Et le pire est que vous ne vous en rendez probablement pas compte. Le genre, pour ceux d’entre vous qui vivraient dans une grotte (je suppose, bleue pour les garçons et rose pour les filles) est un concept issu des sciences humaines pour affirmer l'importance de l'environnement social et culturel dans la construction de l'identité sexuelle de chacun.

 

En d’autres termes, il démontre comment la société associe des rôles et valeurs selon que l’on est de sexe masculin ou féminin, et par là même crée des inégalités. Si les études du genre (gender studies) initiées dans les années 60 aux Etats-Unis jusqu’à aujourd’hui commencent tout juste à ouvrir le débat dans l’espace public français, comme les jouets ciblés garçon ou fille montrés du doigt, très peu de croisements ont été faits entre les champs du genre et ceux de l’alimentation en France. Pourtant, si le genre est un dispositif qui crée de la différenciation et donc de l’inégalité à tous les étages, l’alimentation ne devrait pas échapper à la règle.

 

Comme l’écrivait Simone de Beauvoir « on ne naît pas femme, on le devient ». Pareil pour la bouffe : on ne mange pas comme un homme ou une femme cela s’intègre au fil de sa vie. Alors tous égaux face à la bouffe ? Pas vraiment vous vous en doutez. Selon le journal des anthropologues intitulé : « Alimentation, arme du genre », il existe 3 domaines principaux où se nouent genre et alimentation :

 

 

La division sexuelle du travail et des tâches

 

Ce domaine concerne toutes les sociétés connues ayant vécu et vivant encore sur une économie de chasse, de cueillette et/ ou d’horticulture. Pour faire simple les bonhommes chassaient (parce qu’ils ont historiquement monopolisé les armes, leur usage et la violence) et les femmes étaient en charge de la quête des glucides et ne devaient surtout pas se procurer la viande par elles-mêmes. Bien sûr, aujourd’hui, il n’est plus question de partir chasser sa viande à Carrefour ou de cueillir ses fraises au marché… Néanmoins ce qui reste de cette division sexuelle du travail continue de mettre les femmes en charge de la plus grande part du travail alimentaire. Notons que nous parlons ici des couples hétérosexuels, il est important de le préciser.

 

Car si le temps de préparation culinaire a fortement baissé ces 30 dernières années, la répartition relative à l’alimentation n’a, elle, pas vraiment bougé : 54 minutes par jour pour les femmes contre 17 minutes pour les hommes. Il est vrai que l’approvisionnement s’est quant à lui équilibré : 33 minutes par jour pour les femmes et 22 minutes pour les hommes*. C’est d’ailleurs souvent la réponse qui est donnée lorsqu’on met en lumière cette inégalité. « Oui, mais je m’occupe plus des courses », nous dit-il. Néanmoins ce qui est le plus frappant c’est que ce sont les femmes principalement qui conservent la gestion et la charge mentale quotidienne de l’alimentation de la famille. On s’explique : on parle ici de l’approvisionnement en nourriture et de la préparation d’un repas sain qui sied à tous les membres de la famille. Ce n’est pas pour rien qu’encore aujourd’hui dans nos métiers (publicitaire et marketing) nous parlons en permanence de LA responsable des achats lorsque nous travaillons sur des marques alimentaires. Comment cela se manifeste-t-il ? Plus subtilement aujourd’hui. C’est la liste de courses que Madame envoie à Monsieur qui n’a plus qu’a remplir le caddie mécaniquement. Ou bien encore la recherche de l’approbation féminine face à une décision Oh ! combien délicate : « Je prends 4 tranches de jambon ou 6 ? ».

 

Dans d’autres cas cette charge mentale prendra la forme d’un contrôle par Madame sur ce qu’il s’apprête à acheter ou à cuisiner. Parce que « Régis les carottes faut les couper plus petites voyons ». Mais alors, ces femmes qui sont majoritairement en charge de la gestion quotidienne des repas, on pourrait imaginer qu’elles sont portées en triomphe sur l’avenue du dévouement ? Et bien non ! Elles sont plutôt reléguées au statut peu flatteur de cuisinière domestique.

 

En revanche, l’activité culinaire des hommes, plus occasionnelle, plus spécialisée leur permet d’être valorisés socialement. On parle ici, par exemple, du barbecue du week-end qui requiert une technicité telle que : « Jean Marc la cuisson de tes merguez est exceptionnelle. T’es un chef ! ». C’est vrai que c’est un chef ce Jean-Marc, d’ailleurs en tant qu’homme, sa cuisine aura davantage de chance de représenter un potentiel tremplin de carrière pour lui. Mais ne nous emballons pas.

 

 

Les pratiques de discrimination dans la consommation alimentaire

 

Le deuxième domaine est le croisement du genre et de l’alimentation. Cela fait peur dit comme ça, mais il est clair que nous ne mangeons pas de la même façon que l’on soit un homme ou bien une femme. Et pour cause, l’idée fausse selon laquelle les hommes doivent manger plus de protéines que les femmes continue d’avoir des répercussions sur la façon dont nous pensons devoir manger.

 

Encore aujourd’hui les femmes consomment plus de végétal (18% vs 15% du budget), de produits laitiers, d’œufs, quand les hommes consomment davantage des pâtes, du riz, de la viande et du pain*. Même des magazines dédiés à la nourriture comme « BEEF ! pour les hommes qui ont du goût » continuent d’installer cette croyance qui veut que « la barbaque, ce n’est pas pour les femmelettes », à coup de références gonflées aux testostérones. Exemples : « Quoi ma gueule ? L’art d’accommoder les têtes quel que soit le bestiau ». Et pourquoi pas dans le prochain numéro : « Ca va saigner les mecs ! Apprenez tout sur la cuisson du bœuf ». Ou encore : « L’art de rentrer dans le lard. Tout savoir sur le bacon ».

 

Pour Madame, en revanche, point de viande rouge, mais plutôt une jolie salade César qui rend forcément hilare en couverture de magazine. Pour caricaturer : une salade ou le poisson d’un côté et une entrecôte de l’autre. Et soyez sûrs que si l’inverse était commandé au restaurant, le serveur en serait totalement déboussolé. Même chose pour l’alcool, le vin rouge sera instinctivement servi à Monsieur par association directe. Comble de cette alimentation différenciée, la croyance tenace qui voudrait qu’elle détermine le sexe de l’enfant des femmes enceintes. Insinuant que certains goûts ou aliments seraient synonymes de féminin ou de masculin. Régime sucré si vous souhaitez avoir une fille et régime salé pour un garçon.

 

Nous ne disons pas ici que les femmes sont l’objet d’interdits alimentaires comme cela pouvait être le cas par le passé. Néanmoins, on ne peut que constater qu’elles font l’objet de croyances ou de pressions sociales dont l’alimentation est l’instrument. Pas sûr effectivement qu’on entende beaucoup d’hommes s’excuser ou se justifier de manger plus qu’ils ne devraient, se voir remarquer leur trop grand appétit ou alors recevoir des conseils alimentaires déplacés de la part de leur entourage plus ou moins proche. Car  « c’est vrai, Valérie, il vaut mieux t’inviter au cinéma qu’au restaurant ».

 

 

Des corps et des consciences différenciés

 

Une idée difficilement réfutable. Des pratiques alimentaires différenciées créent des corps eux aussi différenciés. Nous ne parlons pas seulement, dans ce 3ème domaine, des restrictions engendrées par le monopole des hommes ou des femmes sur certains types d’aliments, mais également des restrictions ciblant plus particulièrement les femmes que les hommes. C’est un fait indéniable, les femmes se privent plus de manger que les hommes. Elles le font notamment dans l’objectif de rester ou devenir plus fines. Une modification de leur corpulence qui ne serait pas possible sans privation alimentaire importante. C’est le concept du maigre féminin.

 

Nombre d’hommes se privent également de manger, en revanche, ils ont davantage de chance de se complaire dans une certaine masse graisseuse, notamment quand elle exprime la puissance virile de leur corps. Ce qu'on a l’habitude d’appeler … « le gras viril ». Un rapport à la nourriture qui sera donc bien moins obsessionnel pour ces messieurs que pour ces dames. Nous n’allons pas décrire les injonctions permanentes à maigrir dont font l’objet les femmes (de manière directe ou indirecte) : dans les magazines féminins, à travers les canons de beauté d’aujourd’hui ou encore sur les réseaux sociaux mais aussi et surtout dans l’entourage. Les femmes sont amenées en permanence à penser à la nourriture pour contrôler leur corpulence. Difficile dès lors de prendre conscience de cette obsession afin de s’en libérer.

 

Nous le voyons bien, l’alimentation fabrique et privilégie des rapports sociaux de sexe. En continuant à mettre les femmes en charge de la plus grande part du travail alimentaire, en créant des discriminations dans la consommation alimentaire ou enfin en constituant des corps et des consciences différenciés. Mais que faire, dès lors, pour éviter tout cela ? Vous vous demandez si vous êtes un monstre parce que vous pensez être le roi du barbecue avec votre nouveau WEBER « flambant » neuf, Monsieur ? Vous vous en voulez, Madame, de n’avoir rien dit quand votre collègue s’est permis une remarque sur votre coup de fourchette ? Allons… La culpabilité ne résoudra rien soyez-en sûrs. De la prise de conscience et l’empathie viendront notre salut, notre résistance. D’ailleurs, on note que nombre de bouleversements sont d’ores et déjà en marche, portés notamment par les nouvelles générations, les familles monoparentales, l’essor du genre neutre, l’homo-parentalité et bien d’autres. Apprenons donc collectivement à désapprendre, c’est là que réside la clé du vivre et du manger ensemble.

 

Laissez donc Régis couper ses carottes trop grosses, elles n’en seront pas moins savoureuses. Arrêtons de regarder Monsieur quand il faut goûter le vin ou de servir une portion plus petite à Madame lors de repas entre amis. Et par pitié cessez de me rentrer ce joli ventre sur vos photos de vacances Instagram ! Bannissons le masculin et le féminin de nos cuisines et employons plutôt le plaisir. Montrons une bonne fois pour toutes à ces chasseurs-cueilleurs que notre alimentation ne varie pas en GENRE mais en nombre.

 

Source : * Insee : l'emploi du temps des Français 2015

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