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Les trois canaux de l'intuition


Publié le 23/01/2017

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Posture ? Lâcher-prise ? Vue de l’esprit ou du corps ? Rêve lucide ? Privilège ? Démence ? L’intuition ne tient ni dans une définition littérale, ni dans une éprouvette de laboratoire. On sait qu’elle a besoin d’espace et de liberté dans notre esprit. À chacun de trouver la « sienne » : ressenti, vision ou « petite voix » ?

 

Le ressenti

 

Le ressenti « Je ne le sens pas » est une expression typique pour décrire ce que les Américains appellent le gut-feeling, littéralement « le ressenti des tripes ». Tout indique que notre corps connaît et exprime la réponse à nos questionnements, mais aussi l’information d’un danger ou d’une opportunité, avant que notre conscient ne le verbalise. Les études en neurosciences nous montrent, par exemple, que le rythme cardiaque s’accélère une à deux secondes avant un danger (1), indiquant même une étonnante préscience du corps.

 

Une expérience appelée le gambling task (2) a été menée dans l’université de l’Iowa en 2007 par le célèbre et controversé neurologue Antonio Damasio. Cette expérience démontre que lors d’un jeu de hasard impliquant le choix de cartes à jouer parmi quatre tas de cartes, le corps des participants déclenchait dès la dixième carte une sudation dans la paume lorsqu’ils s’orientaient vers le « mauvais tas », et ce n’est qu’au bout de 40 voire 50 cartes que le comportement commence à changer. Il faut attendre 80 fois pour que les personnes expliquent rationnellement leur préférence dans le choix des cartes parmi les quatre tas, par la déduction de la fréquence des pertes ou des gains. Le corps a donc l’information 70 coups plus tôt. C’est donc, comme en économie, par les signaux faibles que l’intuition se manifeste.

 

Nous comprenons l’importance de cesser de temps en temps de se brancher sur les informations extérieures pour s’orienter, et placer son attention à l’intérieur de son propre corps, à l’écoute de ses signaux. C’est en pratiquant cette attention régulièrement que progressivement l’on aboutirait au décodage de ce langage, plein de nuances et de précision. Les signaux du corps ne sont parfois pas si faibles lorsque l’intuition a quelque chose d’important à dire ! Pour Georges Soros, par exemple, légendaire spéculateur de Wall Street, c’est une terrible douleur dans le dos, récurrente lorsqu’il se trompait, qui l’a guidé de tout temps dans le choix de ses placements. Ce n’est qu’à la fin de sa carrière, il y a quelques années, à la tête de la 22e fortune mondiale, qu’il a fait l’aveu de son secret. Loin des calculs de probabilités complexes et des statistiques, Georges Soros doit bien sa fortune à son intuition sensitive.

 

 

La vision

 

Nous appelons visionnaires ceux dont on reconnaît qu’ils voient l’avenir, de manière évidente pour eux, inaccessible pour la plupart. Léonard de Vinci se présente comme le chef de file de ces hommes qui ont su accueillir les images qui leur parvenaient non pas comme une absurdité fantaisiste, mais comme les premières traces d’un avenir perceptible. En fait, si nous intégrons que l’intuition est un moyen de communication entre l’inconscient et le conscient, nous pouvons comprendre la forme que prend cette communication particulière. Elle va en effet d’abord s’exprimer dans le langage de l’inconscient, qui est avant tout fait de symboles, et donc d’images. De ce fait, notre inconscient choisit parfois ce moyen le plus évident pour lui pour faire remonter à la conscience des éléments qu’il a compris avant le conscient. D’où ces phénomènes de vision, flash, insight, voire de rêve déclencheur de découverte.

 

Lorsque nous nous réveillons avec le fil d’une scène que notre inconscient a produit dans notre sommeil paradoxal, nous en restons souvent perplexes. Il n’est pas aisé d’en comprendre le sens et nous laissons souvent des messages essentiels nous échapper, uniquement parce que nous ne possédons pas le langage des symboles. Certaines fois, ils sont plus faciles à décrypter et l’inconscient se montre plus explicite. C’est ce qu’a vécu le chimiste allemand Friedrich Kekulé, qui a expliqué en 1890 – vingt-cinq ans après sa découverte de la forme du noyau de Benzène – qu’il en avait eu la révélation en deux rêves qui se suivaient.

 

Plus près de nous, le Français Roland Moreno expliquait à France Soir son invention de la carte à puce : « J’ai trouvé la solution dans mon sommeil en rêvant. » Steve Jobs s’est également appuyé sur sa vision ; il avait lui aussi parfaitement conscience de percevoir avant tout le monde ce qui allait marcher : « Il est inutile de faire des études de marché. Les gens ne savent ce qu’ils veulent que lorsqu’ils l’ont devant les yeux. » Ce registre de la vision est un mode spécifique qui se manifeste aux frontières de la conscience, dans ce que l’hypnose désigne comme « l’état alpha » et qui est une sorte d’intermédiaire entre le sommeil et l’état de conscience ordinaire du quotidien.

 

C’est ce que nous expérimentons au réveil, mais aussi lorsque nous sommes plongés dans l’observation d’un feu, ou de l’océan. Les moments où quelqu’un vient vous sortir de cet état pourtant fécond en vous disant : houhou, tu dors ? Les yogis connaissent cet état depuis des millénaires et l’appellent le yoga nidra, ou sommeil lucide. Ils ont développé une pratique visant à accueillir le langage symbolique de notre inconscient. Les neurologues, eux, parlent de synesthésie. Nous le trouvons dans cet état particulier, comme dans celui de la très grande concentration, dans une partie d’échec ou une compétition sportive de haut niveau. Ce qui est visible par un IRM, c’est la synergie des différentes aires de notre cerveau, avec un effet démultiplicateur de nos sens. Notre acuité par exemple peut s’en trouver augmentée ou transformée. C’est ce qui peut expliquer, notamment, l’étrange phénomène de la vision de Vincent Van Gogh lorsqu’il peignit La Nuit étoilée. La consultation du calendrier astronomique a permis de découvrir que les taches jaunes qu’il a peintes dans le ciel, de tailles différentes, se trouvent à l’endroit précis et dans les proportions exactes de constellations existantes, invisibles à l’œil nu. Ce qui peut apparaître comme un phénomène marginal est une pratique courante pour les peuples premiers. Les indiens Kogis, par exemple, ont la particularité de savoir développer cette capacité visionnaire par un entraînement spécifique. C’est ce qui permet à un individu sortant d’un espace fermé – où il est resté pendant ses dix-huit premières années – d’être dépositaire de la Connaissance au sens le plus large et le plus noble qui soit. Nous sommes encore loin d’avoir fait le tour des secrets de ces prodigieuses visions qui changent le monde, mais il paraît intéressant de se pencher d’un peu plus près sur nos rêves et nos flashs, qui détiennent peut-être les clés d’une invention ou d’une innovation.

 

 

La « petite voix »

 

Ne dit-on pas souvent : j’aurais dû m’écouter ? C’est souvent l’influence de la pensée dominante du moment, ou la peur qui nous fait négliger ce qui s’exprime de manière pourtant claire et nette dans notre pensée, lorsque nous nous trouvons devant un choix. Mais est-ce si clair pour tous ? Il est vrai que dans la cacophonie de notre pensée, nous sommes la plupart du temps ballottés par les courants contraires des différentes parties de nous, qui se mettent souvent toutes ensemble à débattre lorsqu’une décision nous échoit. Mais si on se met à entendre des voix… ne serait-ce pas là un signe de démence ? La question est intéressante. Il s’agit de distinguer ce qui relève de la pathologie du mode de pensée ordinaire. Si les personnes souffrant de schizophrénie décrivent, par exemple, le fait d’être assaillies par des voix, il s’agit pour elles d’une altération de leur capacité à vivre dans notre espace de réalité.

 

Cette capacité partagée par presque tous est notamment due à notre aptitude à distinguer l’imaginaire du réel. Ce qui se déroule dans la pensée de tout le monde se révèle cependant proche de voix que nous entendons également, mais dont on sait qu’elles sont « nous » et qui sont animées de propos dits « normaux ». C’est tellement vrai – que nous écoutons bien notre pensée – que c’est également un phénomène qui a pu être mis au jour par l’imagerie médicale. En effet, une personne placée dans un espace parfaitement insonorisé montre bel et bien une activité au niveau de l’aire auditive de son cerveau. Or, il n’y a rien à entendre… La personne est donc bien en train d’écouter sa propre pensée. Cette propriété de la pensée s’appelle l’endophasie.

 

Le mathématicien Cédric Villani a décrit ce phénomène qu’il a vécu dans l’une de ses démonstrations qui allait le conduire à recevoir la médaille Fields en 2010, l’équivalent d’un prix Nobel en mathématiques. Il raconte qu’après s’être engagé auprès de ses amis à résoudre une erreur complexe, il a passé des heures acculé à sa table de travail à chercher sans relâche, sans résultat. Il s’était couché épuisé à trois heures et demie du matin, bredouille. C’est lorsque son réveil sonne quelques heures plus tard que, dans un demi-sommeil, il entend une voix intérieure dire : il faut prendre la Transformée de Fourier et faire passer le second terme de l’autre côté... et ça a marché ! C’est également ainsi que Thierry Boiron, dirigeant du laboratoire éponyme, décrit sa décision soudaine de créer une filiale en Russie. Et il se félicite de rester fidèlement à l’écoute de cette sagesse intérieure. Nous bénéficions d’un haut patronage dans le domaine. Socrate lui-même disait : « Je ne sais rien. Et quand je parle, ce n’est pas moi qui parle, mais mon daïmon. » Daïmon ne trouve pas réellement de traduction valable en français, mais tentons une approximation : la notion de guide, ou d’esprit aidant au discernement. Cette notion datant de l’antiquité se retrouve aussi au Japon, avec le Kami, et en Perse, actuel Iran, avec une notion qui a traversé le temps, le « Daerna », et continue de signifier « l’inspiration », pour cette contrée qui a porté aux nues ses poètes

 

(1) Dossier de Virginie Gomez, Inexploré, janvier-mars 2012.

(2) Malcolm Gladwell, Blink, The Power of Thinking Without Thinking, 2007

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