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Curiosité ! Revenez sur Terre, n'allez pas sur Mars


Publié le 28/09/2017

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Notre société s’informe énormément, mais manque de curiosité. Un manque qui pourrait devenir cruel si on ne cultive pas notre pensée. Une crainte qui oblige à revoir la structure d’une agence avant qu’elle ne devienne stupide… Diagnostic qui impose l’écriture d’un protocole pour une hygiène mentale...

 

Le 6 août 2012, la sonde Curiosity se posait sur la planète Mars. À plusieurs centaines de millions de kilomètres, l’hypothèse de traces microbiennes excita suffisamment la curiosité des hommes pour que l’on décide d’y consacrer deux milliards d’euros et des années d’observation. Que découvrirons-nous de cette exploration ? Quel bénéfice collectif en tirerons-nous ? Sans doute quelque chose, mais probablement pas ce que nous imaginions. Ce programme est un rêve éveillé qui donne la mesure de jusqu’où la curiosité peut nous mener.

 

 

Retour à la réalité

 

Et si nous redescendions sur terre et œuvrions plus modestement, mais sûrement à entretenir la flamme de la curiosité, qualité cardinale des industries créatives ? Pourquoi cette qualité s’imposet-elle à tous comme une évidence ? Pourquoi, au fond, le déclarer ne suffit-il pas ? Comment créer les conditions pour qu’elle imprègne et s’imprime dans nos circonvolutions cérébrales et dans nos organisations ? Il n’y a pas de recette miracle, mais un tempérament à faire valoir, une envie à partager. L’idée que création et curiosité font bon ménage semble aller de soi. Le parfum d’invention qui nimbe l’acte créatif suscite souvent beaucoup d’admiration. « Où vas-tu trouver tout ça ? » « Je  suis incapable d’avoir une idée pareille. » « Quelle imagination ! » Chacun son métier : nos admirateurs souffrent d’un complexe d’infériorité et d’un déficit de références, dont nous tirons malicieusement avantage. Il est de ce point de vue plus facile d’éblouir ses clients que d’impressionner ses pairs. Si nous ne ménageons jamais nos efforts, nous la jouons parfois facile. L’examen objectif des productions d’une agence, lui aussi, nous ramène sur terre. En réalité, 99 % de la publicité vient de la publicité ; 99 % du design vient du design. Nous sommes encapsulés dans nos bulles de filtrage. Nous fréquentons les mêmes lieux, les mêmes sites référents, les mêmes tableaux Pinterest parce que c’est plus facile, plus rapide et plus confortable. De proche en proche, nous produisons des « mèmes » incestueux sans même en être conscients.

 

 

Une politique de la curiosité

 

Cette curiosité sélective reproduit des solutions sans doute opérantes, mais n’apporte pas de rupture propre à repenser un référentiel, à réinventer un usage, à embarquer l’imaginaire du public concerné dans un voyage ou une expérience inédits. C’est donc ailleurs qu’il faut aller chercher. Ce sont les chemins de traverse qu’il faut emprunter. Si chacun a ses jardins secrets, qu’il cultive avec amour, une agence est un corps social qui doit créer les conditions d’une curiosité collective, libre et généreuse. La formation en est un des leviers. Elle fait l’objet d’une politique suivie et attentive. Mais au-delà de cette disposition générale – des experts qui nous rendent visite et renforcent nos compétences –, nous nous attachons à offrir d’autres initiatives à ceux qui le désirent. Nous proposons ainsi un programme de conférences mensuelles in situ autour de l’urbanisme, du design, des expositions en cours, et des visites architecturales du quartier qui scellent notre ancrage dans la vie locale. Ces moments-là, en dehors du flux quotidien, ont ceci de particulier qu’ils rassemblent des profils très différents qui n’ont pas nécessairement l’occasion de travailler ensemble ; il s’agit de nous retrouver, hors contexte, à partager une émotion commune.

 

C’est un ciment social que consolide par ailleurs notre programmation musicale, également mensuelle et ouverte à tous. Les élèves du Conservatoire National de Boulogne-Billancourt qui viennent se produire autour du piano à queue et des instruments installés dans le grand espace de réception, ont l’occasion de tester leur répertoire, classique, contemporain ou de jazz sur un public éclectique. Cette singularité autour de la musique, nous la prolongeons dans un partenariat noué avec Insula Orchestra, une formation en résidence à la Seine Musicale voisine. La chef d’orchestre Laurence Équilbey a pour projet, en associant scénographie, arts de la rue, théâtre, danse et vidéo, de présenter la musique classique sous un jour nouveau. C’est donc le lieu d’une initiation pour beaucoup d’entre nous et un laboratoire créatif inspirant dont profiteront les salariés et tous les visiteurs. La réalisation d’un programme tel que celui-ci, qui ne constitue qu’un exemple de ce qui pourrait être fait dans les agences, suppose donc du temps offert et cultive l’idée qu’il faut aller chercher en dehors de ses zones de confort de quoi nourrir son inspiration.

 

 

(Re)bondir sur le hasard

 

En termes méthodologiques, les démarches agiles nous apprennent également qu’il faut être curieux pour soi, mais surtout curieux des autres. C’est le sens des processus de réflexion croisés que nous partageons entre nous et avec nos clients. Le temps d’une réponse bâtie en chambre, du haut de notre Aventin n’a plus cours. Le propre du design thinking consiste à apprendre des autres ce que l’on n’expérimente pas soi-même. L’écoute et la découverte de scénarios d’usage, d’attentes, de comportements est une hygiène mentale qui nourrit et libère l’imagination. On comprend alors que la curiosité, qu’elle soit individuelle, culturelle, ou processée est une condition de pertinence, d’efficacité et de productivité. C’est-à-dire utile, juste, au service des utilisateurs. Elle procède du déplacement et de la récupération de solutions ou de codes éprouvés par d’autres, dans d’autres contextes. La créativité dans les arts appliqués se construit dans l’altérité et l’émerveillement. C’est cette sérendipité qui libère l’imagination et provoque des réponses inattendues. Comme lorsque l’on découvre l’extraordinaire alibi échafaudé par Kevin Spacey, alias Kaiser Sauze, la figure du mal d’Usual Suspects. Il le puise dans le fouillis du pêle-mêle accroché derrière l’inspecteur qui l’interroge. Poussé dans ses retranchements, l’histoire qu’il invente de toutes pièces en bondissant d’un hasard à l’autre nous piège et nous désarçonne. Les indices minuscules sur lesquels il bâtit sa fable donnent toute la mesure de ce qu’une matière sans qualité, reliée, réinterprétée, peut être la substance d’une grande inventivité.

 

Gardons nos synapses en hyper activité. Elles s’ouvrent lorsque dans nos têtes se tissent quelques connexions improbables. Lorsque la question posée dans un brief percute de plein fouet le mur peint d’une friche industrielle aperçue le matin dans un train qui nous mène au boulot, lorsque la réponse se dessine entre les pages d’un roman lu la veille ou, pourquoi pas, dans un documentaire sur des traces microbiennes découvertes sur Mars à des années-lumière de là où nous pensions la trouver.

 

Article tiré de la revue INfluencia n°21 sur La Curiosité

 

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