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Parler des règles féminines, c'est provoquer...

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Publié le 19/11/2017

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Y a-t-il un bon endroit et un bon moment pour briser un tabou ? Le métro de Stockholm balaye cette question presque d’un autre temps en arborant sur ses murs plusieurs œuvres de Liv Strömquist où elle aborde avec poésie et naturel les menstruations. La controverse s’est quand même invitée sur les quais et les réseaux sociaux…

 

En exposant 6 dessins -au format 4X3- de Liv Strömquist, dans sa station Slussen, le Tunnelbana, petit nom du métro de Stockholm, participe à sa réputation de « plus longue galerie au monde ». En effet, depuis 60 ans, les murs de sa centaine d’arrêts (soit 68 miles) hébergent de manière permanente ou ponctuelle des œuvres d’artistes contemporains. Invitant les usagers (1 million par jour) à réfléchir sur des sujets comme la défense les droits des femmes, la parité ou la nature et la déforestation. Mais cette fois-ci, les croquis de l’illustratrice, bien connue pour sa patte féministe et satirique, dépassent cette ambition en suscitant une très vive controverse voire une levée de boucliers. Extraits de sa série pastorale « Night Garden » représentant des oiseaux, des chats, des arbres, des hommes nus et des femmes aux jambes poilues, ces 6 croquis, faits d’un trait noir vif et d’une bonne touche de rouge vif implacable, traitent avec poésie mais sans détours des règles. L’un d’entre eux, montrant ainsi une patineuse assise jambes écartées et à la tunique tachée, rassure d’ailleurs d’une phrase : « Tout va bien, j’ai juste mes règles ». Cherchant à concerner tous et toutes sur cet enjeu « féministe » et à transmettre plus benoîtement un « sentiment d’apaisement notamment aux voyageurs souvent stressés ». Cette double intentention louable n'a pourtant pas empêché certains de décrire ces images comme dégoutantes et d’autres de se plaindre qu’elles leur soient imposées dans leur quotidien ou de s’émouvoir de la pertinence de leur présence dans un espace fréquenté par tous. A l’instar de ce follower qui remarque sur Twitter qu’il va être inconfortable d’expliquer à des enfants de 4 ans, le rouge dans l’entrejambe d’une patineuse artistique. Ou encore celle-là qui note qu’en plus d’être embêtée mensuellement par les règles, il faut encore les subir visuellement dans le métro.

 

Telle n’est pas l'opinion de l'artiste qui s’étonne sur la chaîne de télévision SVT ou la radio P5 STHLM : « Très bizarre que le fait d’évoquer une fonction physiologique de la vie courante soit considéré comme de la provocation. J’ai du mal à le comprendre ». Même son de cloche chez SL, la compagnie de transport de Stockholm, comme l’explique Martina Viklund, sa porte-parole dans les médias : « Au contraire, « Night Garden » entame une discussion saine et nécessaire sur le sujet. Les œuvres sont choisies par un comité réunissant des salariés de SL, des spécialistes de l’art et des artistes. Elles n’ont pas pour but d’être provocatrices, de même nous ne voulons pas nous imposer de contraintes quant à l’expression du corps et de la nudité. Le corps humain a toujours été une source d’inspiration dans l’art. En montrant certaines des œuvres de Liv Strömquist, nous avons voulu le célébrer encore une fois dans tous ses états et sous toutes ses formes ».

 

 

Les cycles menstruels ont le droit de cité comme le « caca »

 

Mais heureusement, elle ne fait pas cavalière seule. En 2015, une artiste s’était fait retoquer à deux reprises par Instagram dont l’algorithme a censuré une photo d’elle allongée de dos et vêtue d’un pantalon souillé aux fesses de sang. De même, depuis plusieurs mois, des actrices, des sportives et autres personnalités revendiquent le droit au naturel, poils aux jambes, sourcils foisonnants et absence de maquillage compris. Tandis qu’en France, Elise Thiebaut (auteure déjà de « Ceci est mon sang ») et Mirion Malle viennent tout juste de sortir leur BD sur les cycles menstruels destinée aux jeunes : « Les règles… quelle aventure » (éditions La ville Brûle). L’occasion de livrer des récits illustrés sur les règles à différentes époques dans le monde entier. Sans compter que le 28 mai est désormais la Journée mondiale de l'hygiène menstruelle.

 

Mais en sortant avec le plus grand naturel ce sujet du spectre du tabou, l’exposition consacrée à Liv Strömquist dans le Tunnelbana offre deux autres atouts. Primo, en donnant aux passant.e.s l’occasion d’ouvrir leur esprit sur leur corps, leurs changements, et de les aider à comprendre et à accepter que les choses peuvent aller mal en période de règles. Que rien n’est sale ni déchet, que la bienveillance est de mise tout comme l’estime de soi. Secundo, elle apporte des réponses essentielles sur la question de l’expression de l’art dans l’espace public. D’une part, en démontrant comment via ses lieux divers (rue, transport…) où le harcèlement machiste, sexiste et sexuel s’exprime, l'espace public joue un rôle essentiel pour valoriser la parole de la femme et donner haut et fort sa place à la parité avec son alter ego : l'homme. D’autre part, en confirmant son utilité pour que l’art s’exprime auprès du plus grand nombre.

 

D’ailleurs, Banksy et autres street artistes n’attendent aucune autorisation en offrant sur les murs de la ville comme bon leur semble, au premier venu leur interprétation de la société et des évenements, leurs messages provocants, militants ou justes poétiques, et leurs émotions. Donnant à tous les sujets sans exception, le droit de cité. Comme le « caca » un moyen radical qui inspire régulièrement comme par exemple Gold Poo qui a recouvert de peinture dorée, les étrons de chiens jonchant les rues de New York. Un sujet exploratoire et dérangeant de choix qui fait écho à Milan Kundera, lorsqu'il écrit dans « L’insoutenable légèreté de l’être » : « L’idéal esthétique est un monde où la merde est niée et où chacun se comporte comme si elle n’existait pas ». Pour mieux préciser plus loin que nous ne sommes pas des dieux mais des êtres, des vivipares, tout simplement.

 

 

 

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