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Orizon, l’agence immobilière qui spécule sur le réchauffement climatique


Publié le 09/11/2017

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Il est enfin possible de calculer ce que sera la valeur de votre logement d’ici 2100 en fonction du réchauffement climatique ! Grâce à son puissant algorithme prédictif croisant les données de la COP21 et de la NASA, l’agence immobilière Orizon propose d’estimer quels seront les futures habitations à saisir en bord de mer. Histoire de s'en mettre plein les poches tout en conciliant environnement et spéculation.

 

« T’es au bord du suicide, j’suis au bord de mer ». On pourrait naturellement penser que cette phrase coup de poing du rappeur Booba, extraite du morceau Pinnochio, est le leitmotiv de l’agence immobilière Orizon. Mais détrompez-vous : ce cabinet de conseil immobilier flambant neuf propose d’estimer gratuitement la valeur économique de biens que vous souhaiteriez acquérir à l’avenir. Mais ce n’est pas tout : spécialisée dans l’anticipation de la montée des océans et des mers, l’agence concentre son offre sur l’estimation de biens qui seront situés en bord du littoral d’ici 2100. Une opportunité fantastique pour garder les pieds dans le sable contre vents et marées tout en assurant l’avenir de votre famille. Si vous n'y croyez pas, regardez donc la vidéo de présentation qui résume en 45 secondes pourquoi l’agence sera au coeur de la transition immobilière et environnementale de demain.

 

Mais étant donné que l’agence est toute jeune, seules 6 zones géographiques ont l’opportunité de profiter de son expertise. A savoir La Camargue, La Charente Maritime, la Vendée, L’Estuaire de la Gironde, les Hauts de France ainsi que le littoral belge… Le choix de ces lieux n’est pas anodin puisqu’ils sont particulièrement menacés par la montée des océans et des mers. Mais l’altruisme n’est pas la seule qualité d’Orizon. Penchons nous sur sa méthode de calcul : afin d’estimer rigoureusement quels seront les biens viables au bord du littoral en 2100, l’agence a créé un algorithme performant. Ce dernier est conçu à partir de trois critères : les informations du très sérieux rapport GIEC 2014 utilisé lors de la COP21, les données topographiques de la NASA, ainsi que l’ensemble des annonces immobilières dans les zones concernées. Résultat : l’algorithme offre un véritable panorama scientifique du littoral du XXIIème siècle. Si vous avez des vues sur l’acquisition d’un bien dans les zones concernées, vous pouvez consulter dès maintenant le site internet orizon.immo pour solliciter gracieusement l’expertise de l’agence. N’hésitez plus, c’est l’opportunité d’une vie !

 

Bon, vous vous en doutez, il s’agit d’une opération de communication brillamment orchestrée. Mais attention, tout n’est pas faux : l’agence Orizon a bel et bien un site internet que vous pouvez consulter, elle dispose effectivement d’un algorithme, et peut donc comme promis estimer la valeur future de biens immobiliers proches du littoral.

 

 

Un scénario digne de Black Mirror

 

L’opération a été conçue par Greenpeace et l’agence digitale Artefact à l’occasion de la COP23. Laurence Veyne, Deputy Program Director chez Greenpeace France, explique la démarche de l’ONG menée depuis plusieurs années : « Nous alertons l'opinion publique et les gouvernements successifs sur les dangers du changement climatique. Face au manque d'ambition des états dans la mise en œuvre de leurs engagements pris suite à la COP21 et au cynisme de certaines entreprises multinationales qui continuent d’investir dans les énergies polluantes et dangereuses, nous avons pris le parti d’illustrer ce cynisme à travers une fausse start-up qui investit sur le changement climatique ». C’est aussi un moyen original et inattendu pour l’ONG « d’attirer l’attention sur l’impact concret que pourrait avoir dans notre pays l’élévation du niveau de la mer ».

 

ARTEFACT a donc monté une opération qui prend à revers les stratégies classiques de sensibilisation. Romain Pergeaux, directeur de création de l’agence, souhaitait faire d’Orizon : « une réalité, un business froid, mais juteux, afin de choquer aussi fort que possible l’esprit du spectateur ». Et la meilleure manière d’y arriver, « c’était de passer par un format vidéo, la meilleure accroche visuelle possible pour générer de la viralité. Et surtout de tisser une narration cynique qui se veut dure, mais jamais méchante ni stigmatisante. On souhaitait équilibrer le cynisme de cette démarche purement commerciale et opportuniste avec une pointe d’humour distillée dans la reprise des discours manichéens et des codes de la start-up proactive ». L'effet est garanti et surtout bien plus marquant et immédiat qu'un ours polaire en galère sur un bout de glace détaché de sa banquise. Car la sensibilisation est plus efficace quand elle est mise en scène dans un environnement proche de l'habitation de ceux et celles à laquelle elle s'adresse. Et rien de mieux que d'inonder les côtes françaises pour générer de la conversation. 

 

Et le résultat est très bon. Car si on croit d’emblée à l’existence et à l’offre glaçante d’Orizon, le visionnage répété de la vidéo permet de cerner ses différents degrés de lecture. Le seul hic selon Romain Pergeaux : « c’est qu’il y a des incohérences dans notre scénario, car on mettra sûrement en place un système de digue 2.0, ou peut-être trouverons-nous un remède extraordinaire au réchauffement climatique, d'ici là…? ». Cependant, l’important ne réside pas dans la probabilité scientifique, mais dans la sensibilisation à un problème d’envergure. L’agence misant sur la viralité de la campagne, la vidéo sera essentiellement diffusée sur le web et les réseaux sociaux, ainsi qu’en pre roll.

 

 

Se projeter pour mordre le réel et éveiller les consciences

 

De fait la vidéo est particulièrement intéressante en génèrant une projection dans un réel à la fois immédiat et futur. Elle crée une passerelle temporelle entre les risques d’aujourd’hui et les désastres de demain. En ce sens, l’opération de communication autour d’Orizon est performative en permettant de mordre le réel et de rendre palpable le lointain. Cette immersion dans un futur où l’environnement et les valeurs humaines sont en deliquescence est assommante et assumer publiquement de spéculer sur l’un des plus grands dangers climatiques de notre ère est diabolique, mais tout cela est nécessaire pour générer de la viralité et éveiller les consciences. Comme le souligne Laurence Veyne : « il faut visualiser le pire pour mieux le combattre. Finalement, déclencher une réaction d’indignation et de rejet d’un tel futur est un levier efficace pour atteindre cet objectif ».

 

Quoi qu’il en soit, ce scénario est digne de la série Black Mirror de Charlie Brooker. Plus de doute, la narration dystopique est devenue un des leviers majeurs pour sensibiliser le grand public aux grandes causes. Déjà abondamment utilisé dans la littérature et le cinéma, on est heureux de voir les agences s’approprier un genre qui percute les esprits et éveille les consciences.

 

 

 



 

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