AccueilLA CONVERSATIONJOHAN RENCK, RéALISATEUR DE LA MINI-SéRIE CHERNOBYL : IL N’Y A PAS DE BEAUTé DANS L’ART SANS NOIRCEUR

Johan Renck, réalisateur de la mini-série Chernobyl : Il n’y a pas de beauté dans l’art sans noirceur


Publié le 26/06/2019

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La mini-série Chernobyl tournée en Lituanie pour HBO à peine diffusée prend déjà la première place du site IMDb. Un tour de force. Il faut dire que Johan Renck transforme tout ce qu'il touche en or.  Son œuvre se déploie sur une palette belle et sombre aux fulgurances poétiques parfois décadentes. Chernobyl en est la meilleure preuve. Les films testamentaires Lazarus et Blackstar pour David Bowie aussi. Cela fait dix ans qu'il contribue aux séries Breaking Bad et The Walking Dead, concocte des clips pour Madonna, Lana del Rey, Beyoncé, des pubs pour H&M, Cartier ou Chanel... et, sacrée bonne nouvelle,  prépare son premier long métrage.

 

 

INFLUENCIA : entre 1991 et 2001, vous êtes musicien, signez un tube, Here We Go, puis vous arrêtez. 

 

Johan Renck : Oui, j’aimais la musique par-dessus tout, mais je n’étais pas aussi talentueux que je le souhaitais. J’ai réussi à écrire quelques chansons et à faire un tube, mais cela me prenait du temps. C’est grâce à la musique que j’ai commencé à faire mes propres clips, et qu’ensuite j’ai réalisé ceux d’artistes majeurs. J’ai changé de rêve et je ne regrette rien. C’était la bonne décision. Je suis heureux chaque jour en me réveillant de faire ce que je fais, et d’être resté honnête envers moi-même. 

 

 

IN :  réaliser ses propres clips ne s'improvise pas... 

J.R. : J’ai bien essayé de faire appel à Jean- Baptiste Mondino... auquel, alors que j’étais tout gosse, j’ai envoyé la maquette d’un clip puis d’une chanson. Mais comme je n’ai pas eu de réponse, et qu’économiquement je me serais endetté pour dix ans, je l’ai fait moi-même... 

 

 

IN : l’univers de vos films est bien souvent sombre. Pourtant, vous semblez être une homme bel et bien vivant  ! 

 

J.R. : Sombre ne signifie pas déprimant, qui est une noirceur qui ne m’intéresse pas. Comme tout le monde, j’ai les deux facettes en moi. Jeune, j’étais assez désespéré, destructeur, romantique, et puis j’ai évolué, j’ai eu des enfants. J’ai grandi et surtout j’ai eu la chance de m’être toujours exprimé artistiquement. J’aime la tristesse et la nostalgie, ces émotions ne me rendent pas malheureux. Elles sont le fait des êtres humains. Je pense qu’il n’y a pas de beauté dans l’art sans noirceur. Sinon une œuvre est simplement une jolie surface sans profondeur. 

 

 

IN : comment avez-vous réussi à préserver votre univers, votre style dans la pub toutes ces années ? 

J.R. : J'ai vécu quinze ans à Los Angeles et je suis tombé dans le piège de l’American way of life, de l’argent, du bling-bling. Le risque est de se trahir soi-même, mais j’en suis sorti assez vite, car je suis fondamentalement honnête et vrai. J’ai de la chance, j’ai naturellement intéressé des marques qui cherchaient cette vérité en moi. Faire des films pour Coca ne me tente pas, je n’aime pas la pub traditionnelle. 

 

 

IN : comment décririez-vous vos collaborations avec H&M, Chanel, etc. ?

J.R. : Je suis très fier du travail que j’ai fait avec H&M. Cela a été une vraie collaboration. Vous savez, à par- tir du moment où une marque me sollicite, je sais très vite si je vais pouvoir travailler ou pas avec elle. Si on parle vrai, si les deux parties sont honnêtes, si on respecte une certaine idée de mon apport et que l’on ne me trahit pas, tout ira bien. Je peux ne pas être d’accord sur une idée créative, le client peut ne pas être d’accord avec moi, mais c’est clair. Si je me sens trahi par une marque, elle perd tout intérêt pour moi. Ce n’est pas un choix, c’est ainsi. Et le résultat est évident pour le client. Et le public le sent. Les campagnes dont je suis le plus fier sont aussi celles que les gens aiment regarder le plus. 

 

 

IN : vous êtes vous refusé à certaines marques ?

J.R. : Je refuse de travailler pour les cigarettiers. Si je ne suis pas d’accord avec la philosophie d’une marque, je ne m’engage pas à ses côtés. Il y a des tas de gens qui sont meilleurs que moi pour certaines marques. Après tout, la pub consiste à vendre des produits, mais ce n’est pas ma façon de penser et de travailler. 

 

 

IN : la publicité travers un bien mauvaise passe

 

J.R. : Je suis d’accord. J’ai grandi avec les images de Jean-Paul Goude, Antonio Lopez, Helmut Newton... à une époque où la pub me faisait rêver. Aujourd’hui, elle devient politiquement correcte, sans aspérités. J’espère faire encore de la pub, je fais un à deux spots par an et j’adore cet exercice et les rencontres que j’y fais, mais la pub va clairement vers quelque chose de très pragmatique, efficace, qui doit plaire au plus grand nombre, et qui n’a plus rien de grand, d’intime, à de très rares exceptions près. C’est dommage, mais les temps changent. 

 

 

IN : votre parcours est très harmonieux, cohérent. Est-ce une impression ? 

 

J.R. : Non, c’est ce que je ressens. Chaque fois que j’entreprends un nouveau travail, c’est une suite logique, il s’impose à moi. Ce chemin, je le fais à travers des exercices très dissemblables, des formats toujours différents. Et chaque fois j’apprends de nouvelles choses sur la narration, sur le rythme... J’ai vraiment beaucoup de chance. J’aime autant faire un film publicitaire qu’un clip ou une série. 

 

 

IN : avec David Bowie*, vous avez vécu une collaboration extrême. Quelles traces a laissées cette expérience ?  

J.R. : Honnêtement, il n’y a pas beaucoup d’hommes ou de femmes que j’admire au point de m’immerger avec eux pendant huit mois. David Bowie est la personne la plus extraordinaire que j’aie connue. Il venait vraiment d’une autre planète, il était si gentil! Il m’a redonné une certaine confiance en l’humanité dont je désespérais. Je pense que cette expérience a changé ma vie. J’étais récemment sur un plateau, où je retrouvais de vieux amis, et nous reparlions du passé, et là j’ai réalisé qu’avec Bowie, j’ai partagé la plus intime des expériences professionnelles. C’est tellement étrange de se dire que plus jamais je ne pourrai échanger avec lui, rire... 

 

 

IN : vous êtiez donc aux commandes de la mini-série Chernobyl…Un sujet noir, encore. La série devient incontournable ?

 

J.R. : La série, c’est la possibilité qu’elle donne de la regarder chez soi et au rythme qu’on le souhaite. J’aime les séries. True Detective, The Night Of, etc. reposent sur une même idée; ce sont des films, mais en beaucoup plus long. Je préfère celles qui sont en cinq épisodes, avec des points de vue différents, plus événementiels. 

 

 

IN : vous avez fait le tour de tous les formats, mais pas de long métrage…

J.R. : J’ai surtout fait de la télévision ces dix dernières années, et justement, après Chernobyl –la mini-série de cinq épisodes pour HBO –, que j'ai tourné en Lituanie, je vais enfin expérimenter le long métrage. C’est le format le plus difficile. Je crois qu’une série peut comporter des erreurs, être parfois un peu approximative, le spectateur n’en prendra pas ombrage. Réaliser un long métrage exige la perfection. Je viens de voir 120 battements par minute**, c’est un chef-d’œuvre. J’étais tout à la fois bouleversé et fasciné par la forme de ce film. Il est tellement bien pensé, fabriqué. Exceptionnel. 

 

IN : que rêviez-vous de devenir quand vous étiez petit ? 

J.R. : Mon héros, c’était Jacques Cousteau. Je regardais tous ses documentaires, je voulais faire son métier. Pour moi, la vie sous la mer était un peu comme un film. La vie vue à travers un filtre, avec ses ralentis, ses mouvements brusques, ses lumières filtrées... Il y a la vie sur terre, et la vie sous la mer, derrière des lunettes, derrière une caméra. Et aujourd’hui je suis certain que je fais ce métier en ayant d’une certaine manière accompli mon rêve d’enfant, à ma façon. Derrière la caméra. 

 

 

IN : spontanément, quels sont vos artistes cultes ? 

 

J.R. : Question difficile... Je n’ai pas de préférences, j’aime beaucoup d’artistes dans des registres différents, aux humeurs et personnalités diverses. Cela dépend des jours. Mais disons que, si je ne devais en citer qu’un, ce serait sans aucun doute Fiodor Dostoïevski. 

 

 

IN : des rêves non assouvis ? 

 

J.R. : Je ne suis jamais devenu un chanteur brillant et je commence à croire que c’est cela que j’ai toujours souhaité profondément faire. 

 

 

IN : quand nous offrirez-vous un feel good movie ?

 

J.R. : Pas dans un horizon proche. Mais qui sait? Je n’ai pas dit mon dernier mot 

 

 

*Films testamentaires Lazarus et Blackstar. **Film de Robin Campillo, Palme d’Or à Cannes 2017 et meilleur film aux Césars 2018

 

 

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