« Notre objectif est de provoquer en vous un véritable tremblement de terre »
PROPOS RECUEILLIS PAR
frÉDÉRIC therin
« Pour un parfumeur, quelle enseigne ! »* Si Cyrano ironise et se désole de l’appendice nasal dont il est affublé, celui de Mathilde Laurent, « nez » chez Cartier depuis 2006, force l’admiration. Elle fut l’élève de Jean-Paul Guerlain et se fait l’interprète pour INfluencia des émotions déclenchées par les sensations olfactives.
 
IÑfluencia QUELLES ÉMOTIONS SUSCITE UNE ODEUR ?

MATHILDE LAURENT Parmi nos cinq sens, l’odorat est très particulier et atypique. Il a été prouvé que le chemin nerveux que nos émotions olfactives suivent dans notre cerveau ne passe pas par la raison. Des moyens d’investigation modernes comme l’IRM ont montré que nos sensations olfactives circulaient près de nos amygdales, pour finir dans nos viscères en traversant le centre de notre mémoire. Il est donc logique d’avoir l’impression d’être perdu quand on sent quelque chose, car la raison n’est d’aucune aide pour rationaliser une odeur, comme cela peut être le cas avec un son, une image ou un toucher. Avec l’olfaction, le lâcher-prise est obligatoire. Nous avons toutefois encore beaucoup de choses à apprendre dans ce domaine. Nous ne savons pas, par exemple, pourquoi et comment on se souvient des odeurs.

Deux théories s’opposent. Certains pensent que lorsqu’une molécule entre dans nos narines, le nez parviendrait à l’identifier grâce à sa forme. Notre nez contiendrait ainsi des « moules » de tailles différentes dans lesquels les molécules viendraient se loger ; et une fois cette « réunion » accomplie, un influx nerveux serait envoyé au cerveau. Selon la seconde hypothèse, le nez ne reconnaîtrait pas la forme, mais plutôt les vibrations des molécules. Cette théorie, avancée par le chercheur Luca Turin, auteur d’un livre sur le sujet intitulé L’homme qui entend les parfums, semble tant plus logique qu’improbable que la première, car aujourd’hui seuls les chromatographes – des appareils d’un mètre cube de volume – nous fournissent la mesure des vibrations des molécules. Il est donc surprenant qu’un nez soit capable d’en faire autant. Et en effet, tout récemment, le prix Nobel de chimie a été décerné à une chercheuse qui soutient la théorie des formes.

TOUTE ODEUR AIMÉE OU DÉTESTÉE EST LIÉE À UN VÉCU. ELLE EST LE CENTRE D’UNE INTIMITÉ.



ON RATTACHE SOUVENT LES ÉMOTIONS CAUSÉES PAR DES SENTEURS À NOTRE MÉMOIRE…

ML Oui, toute odeur aimée ou détestée est liée à un vécu. Elle est le centre d’une intimité. Vous aimerez forcément davantage l’odeur de la vanille si vous avez mangé votre toute première glace à la vanille en compagnie de votre grand-mère bien-aimée par une journée ensoleillée au bord de la mer. Votre sensation ne sera pas la même si cette glace vous a été offerte par une vieille tante acariâtre, sous la pluie, à Dunkerque. Ce parfum est incrusté dans le contexte où vous l’avez humé pour la toute première fois. La mémoire que vous en avez ressemble à une photo à 360° sur laquelle vous pouvez voir le lieu, les gens, l’ambiance… qui vous entouraient ce jour-là.


LE PARFUMEUR EST, LUI AUSSI, LIÉ À UN PASSÉ. COMMENT PEUT-IL ALORS UTILISER DES ODEURS QUI RÉVEILLENT EN LUI DE MAUVAIS SOUVENIRS ?

ML Le don du parfumeur est de pouvoir dépasser toutes ces intimités et de prendre de la hauteur. Notre formation et notre travail nous permettent de nous départir de notre passé. Nous réapprenons chaque odeur en la sortant de son contexte.


COMMENT FAITES-VOUS ?

ML Il faut sentir des centaines de fois la même odeur. À force de la côtoyer à des moments différents et sous des formes variées, on finit par la détacher du souvenir premier que l’on peut en avoir. On oublie son contexte pour redécouvrir par exemple la vanille dans ses caractéristiques sucrées et poudrées. Cela est comparable au travail du peintre, qui n’aime pas forcément le rouge, mais l’utilise tout de même dans ses tableaux pour réchauffer une chair ou tracer un filet de sang. Je suis ainsi capable de choisir un ingrédient lorsqu’il me semble incontournable pour une de mes compositions, sans le lier au souvenir qu’il peut déclencher chez moi. C’est une chose que je fais naturellement et sans réfléchir. Cela me paraît simple et instinctif… D’ailleurs, j’aimerais bien visiter d’autres cerveaux pour savoir si ce que je fais peut sembler difficile, voire inconcevable pour d’autres !


L’ÉMOTION EST-ELLE UN OBJECTIF LORSQUE L’ON CRÉE UNE NOUVELLE FRAGRANCE ?

ML Chez Cartier, il est assez exceptionnel de développer un jus à partir d’un brief préétabli. Nous travaillons en équipe, avec la direction générale et les cadres du marketing, pour réfléchir à un futur parfum. Nous cogitons beaucoup pour trouver l’expression la plus juste de la Maison Cartier à un moment donné. Le principe de sexualiser un parfum n’entre pas dans mon cerveau. Pour moi, un parfum c’est une émotion, et l’une des quatre valeurs qui définissent nos parfums est le choc émotionnel – ces valeurs, je les ai inscrites en rose sur la porte de mon bureau. Un bon parfum est celui qui provoque un choc, et ce choc est forcément une émotion. Mon travail consiste à créer une émotion qui soit à la fois esthétique et personnelle. Ces deux réactions sont indissociables. Quand une personne teste un de mes parfums, je souhaite qu’elle éprouve quelque chose qu’elle n’a jamais ressenti auparavant et que cette sensation la bouleverse d’une manière incompréhensible. Ma raison d’être, celle pour laquelle j’exerce ce métier, c’est d’initier ce dialogue dans un langage non verbal avec le corps, les viscères et le cerveau, sans qu’aucune raison ne vienne interférer dans cet échange…

Il est impossible de créer le parfum universel. Cartier ne cherche pas à plaire à tout le monde. Nous souhaitons être l’antithèse de l’universalité et susciter des choses qui vous fassent plaisir personnellement. C’est pour cette raison que nous ne sommes pas présents dans toutes les parfumeries du monde. Beaucoup d’autres marques sont, elles, à la recherche d’universalité, et donc d’un certain nivellement ; elles prennent deux parfums qui ont eu du succès pour en fabriquer un troisième, et multiplient les tests dans différents pays et changent leur jus en fonction des résultats obtenus auprès des consommateurs. Elles ne partent jamais, comme nous, d’une idée – l’hydromel ou le musc –, mais se lancent en fonction d’un brief précis sur le produit à créer.


VOUS N’UTILISEZ DONC JAMAIS DE PANELS CONSOMMATEURS POUR TESTER DES PARFUMS AVANT LEUR COMMERCIALISATION ?

ML Nous faisons parfois des crash-tests avec une centaine de personnes pour nos lancements mondiaux. Lorsque nous validons un parti pris très fort, en jouant par exemple sur le musc animal pour le parfum La Panthère ou les notes miellées pour L’Envol, nous voulons être certains de ne pas susciter un rejet systématique de la part du grand public. Nous ne voulons pas que nos délires ne fassent délirer personne. En revanche, pour notre gamme Les Heures de Parfum, nous ne faisons pas de crash-test. Nous assumons totalement les chocs positifs ou négatifs que peuvent déclencher ces parfums. Notre objectif est de provoquer en vous un véritable tremblement de terre. Si vous l’aimez, ce parfum sera celui de toute votre vie. Je suis vraiment très, très heureuse de pouvoir susciter ce genre de choc chez les gens.


VOS PARFUMS SONT TRÈS DIFFÉRENTS LES UNS DES AUTRES. SONT-ILS TOUS LE CREUSET D’ÉMOTIONS POSITIVES POUR VOUS ?

ML J’aime tous mes parfums. Il est impensable pour moi de lancer un parfum que je n’aimerais pas. Je ne les aime pas forcément comme un parfum que je porterais – d’ailleurs, je n’en porte aucun… Mais je les aime tous éthiquement et artistiquement. Je cherche à donner une beauté dans un registre qui n’est pas forcément celui que je préfère. J’ai appris cela lorsque je travaillais chez Guerlain. Un jour, Jean-Paul Guerlain m’a demandé de travailler sur une tubéreuse. Cela ne m’inspirait pas. J’ai alors eu l’idée de la transformer afin de pouvoir l’aimer. Je suis capable de faire cela. C’est aussi cela le travail d’un créateur en parfumerie : proposer quelque chose que l’on aime profondément.

*Cyrano de Bergerac, Edmond Rostand, 1897.
frederic therin
Rédacteur
 
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