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Parfaitement imparfait


Publié le 18/11/2018

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Vos dernières vacances ? Sublimes. C’est votre instagram qui le dit. La dernière collection Jacquemus ? Splendide. Vous étiez intarissable. Le brunch de dimanche dernier ? Exquis. Du talent plein l’assiette. Parfait. Tout est toujours parfait.

 

 

La perfection est omniprésente. Elle est devenue le maître mot, dictatrice du paraître et nouvelle définition de la norme. Au-delà des conséquences inquiétantes de ce diktat sur notre rapport à nous-même (notre personne, notre corps, notre accomplissement), cet asservissement moderne a transformé la poésie d’une beauté plurielle en un moule préalablement validé par notre société. Une nouvelle esthétique -épurée et aseptisée, dénuée de surprise et d’audace- en est née, standardisant nombre des expressions visuelles. Le beau se devant désormais d’être parfait.

 

Face à cette homogénéisation de la perfection, certains se sont insurgés, pour notre plus grand plaisir. Prenant le phénomène à contre-pied, différents artistes, designers, voire même marques, ont décidé de célébrer l’imperfection, préférant porter attention à l’unicité et la singularité, pour quelque part redéfinir le beau. Une tendance réjouissante, construite en trois temps.

 

 

La perfection est morte. Vive l’imperfection

 

Une révolte, par essence, surgit et s’impose avec plus ou moins de fracas. Ce fût l’effet provoqué dans le monde de la mode, lorsque pour la première fois Sophia Hadjipanteli posait pour Peter & May. La mannequin chypriote s’était distinguée sur Instagram en 2017, avant de signer cette collaboration en 2018. Une beauté froide remarquée pour son monosourcil remarquable, mettant son image atypique au service de celle de la marque.

 

Un gentil doigt d’honneur à la norme, faisant d’un défaut singulier tout le sel d’une impétueuse beauté. Une révolution inspirée par un nouvel état d’esprit : redevenir fier de son corps, quelles qu’en soient les marques. C’est ce même message dont s’est emparé l’artiste Sara Shakeel en recouvrant de fil d’or les vergetures de ses modèles. En sortant du cadre d’une perfection normative, ces premiers signaux faibles détonnent et inspirent. Vergetures sublimées ou monosourcil ébouriffé, petits détails pour grand message.

 

 

De l’erreur dans l’art à l’art de l’erreur

 

L’artisanat, également, s’est emparé de cette célébration de l’imperfection. Dans un domaine où maîtrise et précision sont souverains, l’erreur et le fortuit deviennent finalement matière à production. C’est ce que propose le designer Renate Vos avec ses vases LOEV. Les objets semblent arrachés à leur moule industriel, ce qui leur confère un aspect inachevé, brut, presque brutal. Un contre-pied contrôlé, faisant preuve d’insubordination à la perfection tout en respectant les esthétiques contemporaines du design actuel.

 

Ce rejet de l’épure et du lisse se retrouve également présent dans le digital, avec notamment le glitch art. Ce mouvement artistique né au début du 21ème siècle et qui s’est développé depuis 2010 remet en question la société de consommation en s’inspirant des erreurs analogiques de nos écrans pour en faire des œuvres d’art. C’est tout le travail du designer Ferruccio Laviani, qui, à travers le même procédé artistique, développe des meubles en bois au design bluffant laissant penser à un bug visuel. (Clignez les yeux, c’est pourtant bien réel). A travers ces créations décalées et provocantes, l’artisanat révoque le besoin de perfection et convoque ses fondamentaux : la création pure, celle qui fait la part belle à l’inattendu.

 

 

Extraordinaire ordinaire

 

Podium, photos, artisanat, l’imperfection a fait son entrée dans le quotidien. Mieux, elle en deviendrait presque ordinaire, voire en phase d’être acceptée. Certaines marques ne s’y sont pas trompées, à l’instar des campagnes « Love your imperfection » de Meetic ou « Go with the flaw » de Diesel. Dans la première, le site de dating célèbre les imperfections qui font le charme des rencontres, faisant fi des conventions du marché aux représentations très stéréotypées de princes charmants modernes. Dans la seconde, Diesel décide qu’il est temps d’avancer avec ses défauts, mû par la conviction de son directeur artistique Nicola Formichetti qu’il vaut mieux être unique que parfait. Les marques aussi ont donc choisi de participer à la révolution du beau, saisissant ces signaux faibles pour en faire des étendards forts. Reste à savoir comment poursuivre la révolution esthétique avec authenticité.

 

La révolte est donc devenue art, pour finalement devenir une valeur à brandir sans pudeur. « Toute révolution devrait commencer par une réforme du dictionnaire », proposait Victor Hugo. Et c’est effectivement en explorant de nouvelles définitions de la perfection qu’artistes, designers et marques ont pu rendre possible la libération de la norme, l’émancipation du beau, l’envol du défaut. Mais en sublimant ainsi l’imperfection, ne créons-nous pas -paradoxalement- un nouveau carcan de beauté ?

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