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La défiance est une super tendance


Publié le 11/07/2017

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Après une année politique rythmée par le bal des scandales politico-financiers, la défiance des citoyens envers leurs représentants a atteint un niveau inédit, au point de laisser place à une dangereuse résignation. Tous les puissants semblent noyés dans le grand bain du « tous pourris », y compris les marques qui risquent de payer cash ces nouveaux jeux du cirque. Le « dégagisme » n’a pas dit son dernier mot.

 

Le spectacle que la vie publique nous a offert, en ce premier semestre 2017, laissera des traces profondes. Depuis janvier, les Français ont été soumis à une impressionnante série de scandales, très supérieure à la normale, si tant est que l’on puisse parler de « normale » lorsque le cynisme le dispute aux mensonges et lâchetés de tout poil.

 

Le champ de la défiance n’est pas l’apanage du politique, et c’est le champ social tout entier qui en devient, affaire après affaire, le terrain favori : prêtres pédophiles protégés, effrayants football-leaks, cosmétiques toxiques à la pelle, maltraitance animale, maltraitance des vieux aussi (même si c’est en sourdine), animateurs obscènes, horreurs sous Dépakine et autres dénis d’épidémie de Lyme, pour ne citer qu’un petit échantillon des écœurements contemporains. Pour les plus ouverts à la vie du monde, la liste des affaires nauséabondes s’allonge sévèrement.

 

Mais c’est bien aux politiques que revient le maillot jaune, de la même couleur qu’une ligne prétendument infranchissable et si souvent franchie. Si on avait inventé un compteur de scandales dans cette campagne présidentielle hors du commun, il est vraisemblable qu’on aurait tordu l’aiguille. Les réactions populaires ont été à la hauteur de la nausée infligée aux « braves gens » qui ont le mauvais goût d’être aussi des électeurs : dégagisme, implosion/explosion des puissances politiques traditionnelles, abstentionnisme… Le terrifiant syndrome du « tous pourris », dont on sait les ravages qu’il fit dans l’histoire, a atteint des sommets. Le 23 février, le Huffington Post proposait en titre un drôle de choix : « Tous pourris ou tous complices ?». Au fond, cela revient au même.

 

Cet état de défiance générale, le directeur d’Ipsos, Brice Teinturier, le nommait « PRAF » dans un essai récent (1). « Plus Rien A Faire, Plus Rien A Foutre ». « Plus rien à foutre de ces gens-là ». L’auteur, fin politologue, voit dans la « PRAF-attitude » une quatrième force politique qui bouscule, voire écrase les trois autres, gauche, droite et FN. Il fut un temps où la colère accouchait a maxima d’une révolution, a minima de cortèges entre Nation et République, mais on est, cette fois, bien au-delà de la colère et de la révolte populaires qui caractérisent la cinétique du scandale, pour tomber collectivement dans l’univers redoutable (car somme toute aussi flou qu’imprévisible) de la résignation.

 

Dans ce champ de ruines, comment « réparer les vivants » ? Comment réparer cette confiance réduite en miettes et pourtant tellement indispensable à la vie sociale qu’elle en constitue le ressort principal ? " Moralisons ! ", disait le candidat Macron. " Faisons une loi (puisque la loi demeure l’alpha et l’oméga de l’action politique) ! ", dit maintenant le Président Macron. Alors la loi s’écrit, sous la plume d’un Garde des Sceaux malade du même cancer que celui qu’il prétend soigner. Et voilà une loi toute neuve, copieuse au point de comporter une loi ordinaire et une loi organique, dont le premier texte est examiné au Sénat, en juillet, et dont un volet constitutionnel sera présenté à l’automne. Dura lex, pour colmater nos blessures sociales. Le glaive de la loi aura donc mission de restaurer la confiance des citoyens dans l’action publique.

 

 

Confiance assurée ou confiance décidée ?

 

Mais le droit peut-il réparer la confiance ? Ne sommes-nous pas là en train de faire -ou de laisser faire- une grosse bêtise ? Quel message envoie ce projet de loi, sinon l’idée que le personnel politique n’est pas capable d’être fiable, digne de confiance, sans y être contraint ? On peut craindre que le remède soit pire que le mal. A la suite de Luhmann (2), dont les travaux sur la confiance sont toujours de fécondes sources d’inspiration, nous ne cessons, au sein du Labo de la Confiance (3), d’appeler à la distinction entre confiance assurée et confiance décidée, affirmant la primauté de la seconde sur la première. La confiance assurée -par la loi, par la réglementation, par les contrats, par le chapelet des normes et labels qui fleurissent en toutes saisons- est une confiance au rabais. Parce qu’elle contribue à réduire la complexité du monde, elle est médiocre car elle ne demande pas d’efforts, et elle est dangereuse car elle grignote sans cesse la place laissée à la confiance décidée, celle qui demande qu’on assume la possibilité d’un risque pour s’engager dans une relation.

 

Cette confiance décidée est la plus fragile, la plus menacée aujourd’hui. C’est une folie de la laisser s’éteindre. Nous avons l’habitude de la considérer comme un muscle, car pour nous la confiance est un sport de combat. Mais le muscle de la confiance décidée ne cesse de s’atrophier, empoisonné par la normalisation et la réglementation qu’impose l’idiotie du risque zéro. Demain, ce muscle devenu inutile aura peut-être disparu de notre anatomie mentale, et notre personnel politique s’en soucie comme d’une guigne. Paradoxe de l’époque : le libéralisme triomphant qui règne sans partage semble ignorer son principal carburant. Légiférons donc.

 

Le 27 juin 2017, Nicole Belloubet, Garde des Sceaux fraîchement nommée à la suite du crash Bayrou, clamait devant les sénateurs qu’elle avait « l'honneur de porter cette réforme ambitieuse qui est destinée à rétablir la confiance dans l'action publique. La transparence, la probité des élus et l'exemplarité de leur comportement constituent une exigence sociale, politique et éthique qui est fondamentale… Nous avons besoin d’un choc de confiance et d’une exigence éthique ». L’enfer est pavé des meilleures intentions, et nous restons amers, pour deux raisons. La première est que nous sommes convaincus qu’on ne construit pas la confiance à coup de lois, et que la loi même, détruit la confiance. La deuxième est que cette période de délires -mixant les fameux scandales et les projets au bon goût de « plus jamais ça »- aura des conséquences funestes dans bien d’autres domaines, à commencer par celui des marques qui parlent au nom des organisations et des entreprises qui les portent.

 

Il y a là un simple effet mécanique. Les marques appartiennent au même monde que les hommes politiques : celui où la puissance mêle la richesse, le pouvoir et la gloire. Y sont attachés, comme par nature, le mensonge, le mépris, et l’escroquerie. C’est vrai, c’est faux ? Peu importe, c’est perçu ainsi. Toutes les marques, surtout les grandes, les « grosses », sont touchées par la suspicion généralisée. Lorsqu’elles seront dénoncées pour leurs agissements, leurs inconséquences ou leurs bévues, le public n’attendra pas de savoir la vérité, de prendre la mesure de l’événement, mais se contentera de recourir au facile « tous pourris ». Plus rien à foutre. La destruction de la confiance décidée, plus rapide que jamais, devrait être un souci partagé par les décideurs. Car dans la relation commerciale, aucune loi ne la restaurera. Et c’est toute l’économie des marques qui pourrait chanceler si le périmètre de la défiance ne cesse pas de s’étendre.

 

(1) Brice Teinturier, Plus rien à faire, plus rien à foutre – La vraie crise de la démocratie, Paris, Robert Laffont, 2017, 198 p.

 

(2) Niklas Luhmann, La confiance. Un mécanisme de réduction de la complexité sociale, Paris, Economica, coll. « Études sociologiques », 2006, XII – 123 p.

(3) Le Labo de la Confiance, think tank de l’agence pH6-Architectes de Marques, étudie la confiance des consommateurs dans les Marques et les moyens de la restaurer.

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