ILLUSTRATIONS
de juliette léveillé
Génération jeunesse-monde
Par
Christian Gatard
La jeunesse-monde fonctionne à l’enthousiasme et à l’ironie. Elle se passionne pour ses origines, adore le local et revendique son appartenance au monde global. Créative, impertinente et facétieuse, elle peut changer les règles du jeu. Barbus intégristes, apparatchiks corrompus et politiciens normaux n’ont qu’à bien se tenir.


Partout ils cherchent
à se réapproprier
leur histoire commune






















Leur rapport
aux nouvelles technologies
est plus stratégique
qu'émotionnel






















Un incroyable enthousiasme
qui contredit toutes
les trompettes
du pessimisme






















Pas de récrimination
contre la rigidité de leur société,
plutôt une façon maligne
de jouer avec les codes











Cette génération est impertinente.
Elle est en embuscade
Eté 2012. La proposition ne se refuse pas. Je suis invité par un groupe de consultants anglais à animer des Bootcamps à travers le monde. Dans l'ordre : Londres, New York, Mexico, Bombay, Shanghai, Moscou, Istanbul, Djeddah. Un bootcamp, en l’occurrence, c’est une journée avec une quinzaine d’urbains pur jus, entre 20 et 30 ans, parlant anglais – lingua franca nécessaire pour communiquer sans interprète.

Le principe : des conversations pendant une journée d'immersion totale pour parler à des jeunes qui pourraient témoigner des évolutions en cours, de la façon dont ils étaient accueillis en tant que génération.

L'hypothèse était qu'ils représentent un profil « avancé », peut-être avant-gardiste, en tout cas un peu en avance de phase. Ce furent des jeunes gens cultivés, ouverts sur le monde, souvent déjà ou bientôt dans des professions créatives : design, art, culture, études un peu poussées... mais aussi dans le commerce et l'industrie : hôtesses de l'air, vendeuses dans le luxe, commerciaux, ingénieurs IT... Alors de quoi parle cette jeunesse-monde ?


Elle parle de nostalgie des origines

Les jeunes filles d'Arabie Saoudite, dont les voiles noirs cachent en début de journée des ensembles Gucci qui peu à peu se laissent voir, m'interpellent : « nous sommes bédouines ! » Et pendant que je m’étonne encore que les autorités locales, que l’on sait sourcilleuses, m’aient laissé tranquille et seul avec elles toute cette journée, elles riaient aux éclats de cette liberté qui leur était donnée de parler librement avec un Occidental inconnu dans des campements dans le désert.

À Mexico, quelques-uns se clament fièrement Aztèques et évoquent les breuvages bio des ancêtres. Aguas Frescas et Acqui de Horchata symbolisent ces nostalgies. Pendant qu’ils vitupèrent contre le traitement fait aux Pussy

Riots, les jeunes Russes de Moscou convoquent avec force clins d’oeil amusés les babouchkas d'avant les Soviets.

Indépendamment de l'évidente idéalisation de ces passés lointains, partout ces jeunes cherchent à se réapproprier leur histoire commune, à remonter le temps, à revitaliser des racines sans avoir peur des clichés. Cela n'était pas frileux, ringard ou rétrograde. C'était une inscription joyeuse dans le temps long de l'histoire.


Elle parle de double appartenance

Si les jeunes Londoniens fêtaient le Jubilé d'Elizabeth avec la même fierté qu’ils le firent pour Victoria un siècle auparavant, ils faisaient en même temps un triomphe aux Jeux Olympiques. L'image était saisissante : on appartient à une histoire ancienne et puissante qui continue de créer du vivre ensemble local et cela cohabite heureusement avec l'accueil enthousiaste de la mondialisation sportive globale.


Appartenance à la ville...

Partout s’exprimait une passion profonde pour sa ville (peut-être même plus que pour son pays) qui faisait de chacune une sorte de cité-royaume, un bassin de vie et de culture sorti d’un conte moderne, une cité qui fait office d'aimant qui fera toujours revenir à elle, comme si le retour à la ville natale était une loi de la nature. Une cité profondément aimée, contestée aussi, challengée toujours, qui est le centre de leur monde et que les couleurs d'une équipe de foot aussi bien que l'artiste local le plus radical peuvent incarner.


... Et au monde

Voyager et découvrir le monde entier fait partie de l'initiation nécessaire, attendue, souvent réalisée, toujours rêvée. Le voyage immobile que permettent les tablettes, les smartphones, les consoles qu’ils possèdent tous, ne suffit pas. Il faut sentir, toucher, s'imprégner du monde réel... Il faut aussi pouvoir le revendiquer. Connaître le monde, raconter ses voyages, est un argument de vente de soi dans toute activité contemporaine, qu'elle soit alimentaire ou affective : la recherche d’un job, d’un ami Facebook…

Le rapport des jeunes aux nouvelles technologies est plus stratégique qu'émotionnel – c'est leur efficacité qui compte. Elles sont à mon service, ce sont les nouveaux esclaves digitaux qui ont intérêt à bien se tenir... même si parfois, ça et là, apparaît une fatigue du high-tech et un besoin chuchoté de retrouver vérité et simplicité. En tout cas, cela pourrait devenir assez chic de le prétendre... Quant à se débarrasser de son iPhone ou de son Androïd... personne ne l’envisage vraiment.


Elle parle de culte du groupe et de la tribu

Se retrouver ensemble pour une journée était un formidable stimulant émotionnel et mental. Le fait d'être en groupe correspond profondément à ce qu'ils sont, à ce qu'ils aiment, à la façon dont ils fonctionnent... L’expérience du groupe consolide l’indépendance, l’esprit pratique, la mobilité, la volonté de se prendre en main – avec le sentiment d’appartenir à la communauté internationale de la jeunesse. Fascinante stimulation, aussi bien locale que globale.


De quoi cette jeunesse-monde est-elle le nom ?

D’un incroyable enthousiasme qui contredit toutes les trompettes du pessimisme qui résonnent du côté de chez nous. Une foi en l'avenir, même chez Poutine, même chez les Mollahs. Une façon de rebondir avec fierté sur les Jeux Olympiques à Londres, l'Expo Universelle à Shanghai, l'éternel et toujours très contemporain carrefour du monde qu'est Istanbul.

À mon retour, les jeunes filles de Djeddah franchissaient la passerelle de l'Airbus en partance pour Londres voilées de pied en cap et, à peine dans l'avion, se débarrassaient du Hijab pour descendre à Heathrow en flamboyantes city girls… pendant que là-bas, à Djeddah, les seules femmes le soir dans la rue sont les mendiantes.

Car cette jeunesse est aussi pleine d’une ironie souveraine et mordante devant les adultes qui se prennent pour les maîtres du monde – là encore (et avec un humour pas toujours prudent me disais-je parfois ) aussi bien à Djeddah qu'à Moscou ou Shanghai.

J’aurais pu imaginer qu’elle s’inquiète, pour se faire peur, qu’une puissance locale s’intéresse à ces évènements minuscules qu’étaient ces bootcamps : les barbus à Djeddah, la police de Poutine à Moscou, le Parti à Shanghai, quelques intégristes à Istanbul, voire les mafieux de Mexico… Non, pas de récrimination contre la rigidité de leur société, plutôt une façon maligne et complice de jouer avec les codes. Une ironie, oui, comme seule réponse efficace que concoctent ces jeunes gens souriants et enthousiastes, rapides et furtifs … un bonheur de les entendre. Prometteur !


Impertinence

À Shanghai, la jeune Shin-Lin me propose de visiter le quartier des artistes d’avant-garde de Moganshan Lu. Dans la Galerie Island 6, je suis invité à téléphoner à un numéro s’inscrivant au dessus d’un tableau qui semble être un hologramme – une femme dans une cage, une belle femme sexy dans sa robe rouge, le visage inquiet, regarde vers le ciel. Rien ne bouge. Je compose le numéro et l’image s’anime. Des flammes entourent alors la femme, elle pousse des cris, elle cherche à s’enfuir en escaladant les barreaux de la cage. Je laisser sonner trois ou quatre fois. Je me dis que ça suffit comme ça, que cela doit être la règle du jeu, que de laisser sonner davantage va me faire accuser de sadisme, que sais-je ?... je raccroche. Et dans la seconde qui suit, le tableau me renvoie un texto en anglais et en mandarin : that wasn’t enough to set me aflame ! ! ! ! Traduction possible : il m’en faut plus pour m’exciter.

Cette génération est impertinente. Elle nous prépare quelque chose. Elle est en embuscade. Elle ne va pas nous lâcher.

Une cité aimée, contestée, challengée, qui est le centre de leur monde
Illustration de Juliette Léveillé
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