pour l’amour du papier
cristina alonso
A Sculptural Geometric Pop-Up Book By Tauba Auerbach
Cocottes, origami, raja, canson, mâché, le papier est la matière et le moyen, et aussi parfois le but. INfluencia entre vos mains… Aujourd’hui, alors que l’on souhaiterait nous transposer dans un monde tout à fait digital, une résistance couve. Sous le nom de « mook » fleurissent ces traces concrètes, hybrides, pas totalement magazines, ni complètement revues ou livres, mais résolument en papier. « Passons en revue », c’est ce qu’ont désiré les six jeunes, talentueux et téméraires groupuscules que nous avons rencontrés.
 
« S’il vous plaît, n’écrivez pas “mook” dans votre article… » « Ah non ce ne sont pas des mooks, ce sont des revues ! » « Merci d’utiliser “magazine” comme terme et non pas… » Nos interlocuteurs sont formels, ils mettent au monde des magazines. Des dizaines de revues qui côtoient beaux livres et littératures spécialisées sur les tables des boutiques de musée, librairies plurielles comme Artazart et autres concept stores d’un genre nouveau.

Avant d’entrer dans la vraie vie

Ce sont souvent des jeunes de 25 ans qui en sont les directeurs, créateurs, fondateurs, et ils vivent cette aventure très, très au sérieux. À leur sortie d’école de photo, de design, de journalisme ou de fac d’histoire, ils n’ont pas souhaité tout de suite rejoindre le monde du travail, en revanche ils n’ont pas douté de la possibilité de créer des journaux. Comme si cela était la chose la plus naturelle du monde. La prolongation de l’enfance, la suite logique d’un carnet intime, d’un journal de bord, à moins que cela ne soit par nostalgie… Filles, garçons mettent entre un et deux ans à réaliser leur rêve, ils sont deux, trois, au mieux quatre amis de lycée qui, ensemble et parfois sans structure ni bureaux, conçoivent ces jolis miracles d’un autre temps. L’un écrit, l’autre est directeur artistique, un troisième va gérer le commercial, chasser des aides, des fonds, aller à la pêche aux annonceurs, aux partenaires. Ils font appel à des artistes, graphistes, écrivains pour remplir leurs colonnes. Bref, ils ont la vie devant eux et se donnent cinq, dix ans, le temps… avant de rentrer pour de vrai dans la vie active, d’avoir une femme, un mari, des enfants et devoir vraiment gagner de l’argent.

Créer des journaux, comme la prolongation de l’enfance, la suite logique d’un carnet intime.


Pour l’heure, ces jeunes intellos, bohèmes, artistes, sensibles, cultivés, obsessionnels, n’en ont que pour leur magazine. Ces journaux à dos carré, élégantissimes, graphiquement originaux, à l’esthétique chaque fois très personnelle abordent, chacun à leur manière, un sujet, un motif, une passion, en la fouillant jusqu’aux entrailles. Ils s’appellent Audimat, Télévision, Nichons-nous dans l’Internet, Noto, Hobbies, Mue, Club Sandwich, sont tous apparus après 2012 et suivent les pas de grands frères comme XXI, dont le numéro 1 paraît à l’hiver 2008, ou Usbek et Rica nés en 2010, sans pour autant se réclamer de la même veine. Mais pourquoi donc – alors que l’époque est au tout-numérique, au tout-gratuit, à l’illimité, à l’infobésité, aux images qui bougent en tous sens – ces jeunes frais émoulus des écoles se mettent-ils en tête de concrétiser une expérience aussi artisanale, laborieuse, solitaire qu’aventureuse et peu rémunératrice ?

Anna Broujean annonce d’emblée : « Club Sandwich se devait d’être sur papier, il s’agit d’une anthologie qui ne peut qu’exister en cercle fermé : on plonge dans un univers monothématique, il fallait le limiter, le clôturer. » « Je conçois Noto comme un objet, quelque chose de désirable, qui se collectionne. Avec ce journal, je peux avoir un rapport poétique à la vie », confesse Alexandre Curnier, qui vient de publier son 11e numéro, dédié à la culture. Pour Guillaume Heuguet, fondateur d’Audimat, « seul le papier permet de penser et d’agir sur le temps long ». Idem pour Zoé Pons qui, à 22 ans, fit Mue : « L’expérience papier est bien plus existentielle. Faire imprimer nos magazines est un moyen d’apporter de la véracité à nos propos, de donner plus de poids à nos articles, de laisser une empreinte et d’offrir à nos lecteurs un objet d’une grande qualité. » Quid de cette démarche pas tout à fait écologique ? « Je reste très attentive à la façon dont nous consommons nos ressources. Mue est imprimé en toute petite série, en papier recyclé bien évidemment », se défend-elle. Quant à Julien Achard de Nichons-nous dans l’Internet, « le choix du papier était logique. Lorsque l’on veut archiver Internet, analyser un moment précis en dehors du réseau, quoi de mieux que de l’imprimer ? »

Que deviendront ces éditeurs, directeurs de publication plus tard ? Auront-ils toujours à cœur l’objet papier ? Jean Watin-Augouard évoque page 49 l’absolu besoin de trouver sa vocation pour exister. Il est probable qu’il en aille de même pour la passion d’écrire et d’illustrer des morceaux de vie sur un support bien réel. Immortaliser, capturer des fragments d’existence pour ne rien oublier ?


Anna Broujean, éditrice de Club Sandwich. © Marine Simon

Bienvenue dans le club du sandwich

C’est en 2017 qu’Anna Broujean, passionnée par la culture de l’alimentation, lance son premier Club Sandwich, consacré à l’œuf. « Des revues sont faites autour de recettes, de chefs, il existe des ouvrages hyper pointus autour de la nourriture, mais pas d’entredeux », explique la jeune femme. Dont acte. À l’École nationale supérieure de la photographie à Arles, elle se passionne pour l’édition, suit un stage aux beaux livres chez Acte Sud et fait techniquement le pont entre les deux moteurs qui l’habitent avec ce très beau magazine, qui traite d’alimentation en mode théorique tout en étant décalé, coloré, pop, démocratique. « L’idée de Club Sandwich est de montrer comment l’alimentation fait partie de nos vies symboliquement, culturellement, sociologiquement, politiquement et pas seulement à nos tables. » Cette revue, elle la crée avec Leïla Boutaam, pour la ligne éditoriale, Marie Saraiva, et le comité rédactionnel est au complet. Chaque numéro de 160 pages met en scène l’aliment choisi vu par une vingtaine d’auteurs et une cinquantaine d’artistes. « Nous sommes pour le moment 100 % indépendants. Nous avons bénéficié d’une subvention de la région Ile-de-France et le magazine est financé par ses ventes, celle de produits dérivés et nos événements », détaille-t-elle fièrement. Distribué en librairies en France et en Europe, Club Sandwich est également vendu en direct sur son site. Après l’œuf et le champignon, c’est le chocolat qui sera starifié.

https://clubsandwich-magazine.com



Le programme politique de Noto

« Noto est le nom d’une ville de Sicile qui en 1693 fut entièrement détruite dans un tremblement de terre. Ses habitants décident de la reconstruire plutôt que de la fuir, en mobilisant les meilleurs artistes et architectes. Noto est toujours debout et représente l’apogée de l’art baroque », raconte Alexandre Curnier, qui se lance dans l’aventure de Noto à l’été 2014. Aujourd’hui et onze numéros plus tard, ils sont quatre, avec Clémence Hérout et Odile Lefranc au comité de rédac et Nicolas­Emmanuel Granier au secrétariat de rédaction, à composer la revue et l’équipe permanente. Sans structure, ni bureaux. Au sommaire, la culture vue par des auteurs, des chroniques, et un « motif » (comprendre une thématique) chaque fois différent. Trois réunions pour décider du contenu, un plein temps de cerveau disponible pour imaginer et dessiner l’ambiance de la revue. Puis la concrétisation magique avec les graphistes Juliane Cordes et Corinne Dury.

L’objectif de Noto ? Diffuser et transmettre la connaissance pour comprendre notre époque. « Nous ne manquons pas d’intellectuels, d’historiens, d’artistes, de philosophes, de poètes brillants, mais ils ne sont pas présents dans les médias populaires. Cette parole indispensable est dans Noto », insiste Alexandre Curnier. Noto a été conçue sur le modèle dit lyber, qui consiste à proposer l’objet en version intégrale à la fois gratuitement sur Internet et à la vente en librairie. L’Académie des beaux-arts, Achetez de l’Art, BNP Paribas Épargne & Retraite Entreprises et la Fondation Espace Écureuil pour l’art contemporain de la Caisse d’Épargne Midi-Pyrénées ont apporté leur soutien financier à la troisième saison de Noto. L’aventure peut continuer !

https://www.noto-revue.fr



Mue par la mode éco-responsable

24 ans en moyenne. Le bon âge pour commettre Mue Magazine. Ce trimestriel, dont le premier numéro sort en mai 2017, est porté par Zoé Pons (rédactrice en chef), Jill Scala (graphiste) et Inès Chergui (styliste). Leur objectif ? Promouvoir une mode éco-responsable avec du style. Le deuxième secteur le plus polluant au monde, c’est en effet la mode. Et si de nombreuses initiatives sont aujourd’hui entreprises par des créateurs engagés qui veulent limiter leur impact sur l’environnement, l’information n’est pas encore assez connue de ceux qui la consomment. Zoé et ses deux acolytes ont donc décidé de créer le premier média féminin français à traiter de mode éthique, d’entrepreneuriat et de consommation responsables. « La mode est très liée à la notion du beau et de l’esthétique, pose Zoé Pons, il nous semblait cohérent de ne faire aucune concession sur le style, que ce soit parmi les créateurs valorisés ou dans la mise de nos pages. » Chaque opus est associé à une couleur, en fonction des saisons, et traite d’un sujet sous toutes ses coutures.

Bijou précieux, Mue diffuse avec parcimonie ses 200 exemplaires et vend des espaces publicitaires aux marques qui respectent leurs engagements : l’utilisation de matières naturelles ou biologiques, un cycle court de production, la garantie de bonnes conditions de travail pour les employés et sous-traitants de la marque, une économie circulaire, le recyclage des matériaux, la garantie et le soutien d’un savoir-faire artisanal, la transparence. Pour le dénicher, il faut se connecter sur le kiosque en ligne ou se promener dans les boutiques de créateurs éco-responsables entre Paris, Lyon, Marseille et Montpellier. Mue, qui aime changer de peau, propose aussi une version numérique accessible à tous, gratuitement, sur son site Internet.

http://mue-magazine.fr



Audimat sous influence des sixties

C’est en 2012 que les co-rédacteurs en chef Étienne Menu et Guillaume Heuguet créent Audimat, une revue de critique musicale qui œuvre dans le champ apparenté aux cultural studies, nées en Angleterre dans les années 1960 du refus de la hiérarchisation entre la « bonne » et la « mauvaise » culture. Un terme qui recouvre, dans ce contexte, des objets d’étude tels que les publicités, les séries télévisées, les manières de parler et d’agir, les sports… Un média qui n’aurait pas déplu à Roland Barthes.

Sa philosophie ? Comme l’énonce sans fioritures Étienne Menu : « une écriture sur la musique, libérée des contraintes d’actualité et des formats de la presse périodique ». C’est sur le site Time Out qu’on en lit l’analyse la plus juste : « Audimat se propose d’analyser en profondeur la pop music au sens large (de Céline Dion à Drexciya, des Ruff Ryders à Rihanna), de débattre sans snobisme d’esthétiques et d’histoires musicales qui participent de l’identité de leur époque. Bref, d’entrer dans le vif du sujet, de manière à la fois intellectuelle et sensible : pourquoi cette musique plutôt que rien ? Quelles émotions pour quels sons ? etc. À travers des traductions d’articles de journalistes/musiciens/musicologues (citons Simon Reynolds, Paul Purgas, Michaelangelo Matos, David Thomas) et des textes originaux (Olivier Lamm, Lelo Jimmy Batista), Guillaume Heuguet et Étienne Menu dessinent ainsi une philosophie musicale de notre temps. »

D’un point de vue pratique, la revue joue à cache-cache avec ses lecteurs… Périodicité aléatoire, pas de publicité, autoéditée, elle arrive à l’équilibre grâce à ses lecteurs et une subvention du Centre national du livre. Une sacrée chance… le créateur de Noto n’a pas obtenu cette aide, ce qu’il regrette amèrement.

http://revue-audimat.fr



Nichons-nous : une envie d’archiver

À défaut de pouvoir arrêter le temps qui passe, le magazine Nichons-nous dans l’Internet s’arrête à toutes les stations qui valent la peine d’être examinées de fond en comble sur le Web. Les maîtres à bord depuis la première mise sous presse en 2014 : Alexandre Léchenet (rédacteur en chef), Julien Achard (directeur artistique) et Énora Denis (directrice artistique).

Le but du mag ? « Aborder Internet comme un sujet d’étude. Un peu comme on pourrait gloser sur l’univers et les étoiles dans un magazine façon Science & Vie. Traiter de ses usages, actuels et passés, de son histoire, de sa préhistoire et de son utilisation par les artistes comme source ou comme lieu d’expression », explique Julien Achard. La signature est : « Imprimer Internet avant que cela ne s’arrête », et implique à la fois une envie d’archiver un lieu de liberté – qui peut à tout moment disparaître – et la volonté d’arrêter le flux pour l’étudier à un moment précis de son existence.

Le magazine vit dans une économie assez restreinte. Les ventes des précédents numéros permettent de fabriquer les suivants. Nichons-nous dans l’Internet est distribué en librairies et vendu directement sur le site.

http://nichonsnousdanslinternet.fr



Hobbies louche sur nos obsessions

Lambert Stroh a 24 ans lorsqu’il publie son premier numéro de Hobbies, en novembre 2015. Ce jeune intellectuel, sensible et curieux des autres, estime que la vie de chacun est intéressante, singularisée par les passions et les névroses qui le caractérisent. C’est en ce sens qu’il lance Hobbies, dont il est directeur de publication, avec Louise de Montalembert, directrice artistique, et Grégoire Belhoste, rédacteur en chef. Une revue de niche qui s’intéresse de très près aux gens normaux et à leurs passe-temps, dans les villes, à la campagne ou à l’étranger. Ainsi son dernier numéro traite-t-il aussi bien de l’art de faire décoller des fusées, de ce trentenaire qui héberge dans sa cave parisienne des centaines de tortues, que des combats masqués qui se déroulent au Mexique. Actuellement, Lambert Stroh travaille avec ses partenaires à l’adaptation de leur concept sous forme de série documentaire pour la télévision.

Pour Lambert Stroh, « il n’est pas question de choisir entre la vraie vie et celle de mon magazine. J’ai tout mon temps. Encore quelques années avant d’être installé dans une vie avec une compagne, des enfants. Pour l’instant, c’est Hobbies et son développement qui me prennent tout mon temps, et je ne souhaite faire subir cette passion à personne… » « L’écriture ou la vie », écrivait Jorge Semprún.

https://revue-hobbies.com

Cristina Alonso
Rédactrice en chef
 
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