Moi, ce héros
jean Watin-Augouard
Illustrations • Étienne Delatour
Dans le précédent numéro d’INfluencia*, nous avions fait un pari : accomplir sa vocation profonde sera ce qui « augmente » l’humain, non l’implantation promise d’une intelligence artificielle. La jeunesse n’est-elle pas alors la première préoccupation de l’humanité ? Qu’elle trouve sa voie pour réaliser le meilleur des mondes possibles ?
 
À la question radicale « que suis-je venu faire sur terre ? », modèles et mentors sont-ils la réponse obligée qui éclaire les jeunes sur leur destinée ? Ces derniers ne doivent-ils pas d’abord avoir conscience qu’ils ont une vocation qui les singularise et qui fait d’eux leur propre modèle ?

Ô temps, ô mœurs !

« Johnny Hallyday est un modèle pour les jeunes générations », affirmait Ségolène Royal, alors ministre de l’Écologie, interrogée le 14 juillet 2015 en marge des Francofolies de La Rochelle. Vivant, le chanteur fut même affublé du titre d’« idole des jeunes ». Mort, certains iraient jusqu’à le panthéoniser. Ce Panthéon dédié à la gloire des « grands hommes, la patrie reconnaissante » – et des grandes femmes, dont Simone Veil et Germaine Tillion pour ne citer qu’elles –, où reposent beaucoup de possibles modèles dont les jeunes ne s’inspirent guère. Mais quand bien même le devraient-ils, le pourraient-ils ? N’est pas Robespierre, Victor Hugo, Jean Moulin, Marie Curie… qui veut ! L’Église catholique n’est pas en reste, qui propose ses icônes, tel Frédéric Ozanam béatifié et donné en exemple au monde entier par le pape Jean-Paul II le 22 août 1997, lors des xiies Journées mondiales de la Jeunesse à Paris. Le modèle est ici entendu comme « personne dont les qualités morales exemplaires doivent être imitées, ou qui incarne un idéal que l’on peut copier »1, qui peut parfois être assimilé au héros. On ne compte plus le nombre de figures prestigieuses proposées aux jeunes ou qu’ils choisissent eux-mêmes. Comme l’attestent les sondages réguliers sur cette question : « Les adolescents ont-ils encore besoin de modèles pour se construire ? »2 Ceux-ci changent selon les temps, les générations, les humeurs, mais ce sont toujours des « aînés ». Jadis le chevalier Bayard, hier les artistes, aujourd’hui les chanteurs (de rap) et les footballeurs. Rares sont les figures de chercheurs et encore moins de chefs d’entreprise ! Ça, c’est pour les garçons ! Et les filles ? L’identification projective dépend de multiples variables : milieu social, rôle et présence de parents, éducation, rencontres, tempérament, mode, valeurs sociétales, etc. L’homme d’affaires aux moult frasques judiciaires Bernard Tapie ne fut-il pas un temps présenté comme un modèle, qui alla jusqu’à séduire François Mitterrand ! O tempora, o mores ! O heros, o exemplum !…

Mais de quels jeunes parlons-nous ? De celles et ceux des beaux quartiers, des banlieues ? des grandes écoles, des universités souvent culs-de-sac, des filières techniques ? Ou de ces quelque 100 000 jeunes qui sortent du système scolaire sans bagage ? Combien de jeunes égarés, déracinés, désemparés, perdus… Ont-ils tous besoin de modèles, mentors, voire de coach ? Vivre, est-ce imiter un modèle en abdiquant sa raison d’être ? Est-ce craindre de donner un sens à sa vie en attendant que le modèle le donne ? « L’expérience des autres est un peigne pour les chauves », prévient un proverbe chinois. N’est-ce pas plutôt de vocation dont les jeunes ont besoin ? La vocation, ou l’anti-modèle !

L’écueil du mimétisme

Comment en effet peut-on désirer un modèle qui ne corresponde pas à son for intérieur, sa singularité ? De la même manière qu’il y a un désir/rivalité mimétique ou désir triangulaire, y aurait-il un modèle mimétique ? Le philosophe René Girard définissait le désir mimétique comme un désir dicté par le désir de l’autre3 ; ce n’est pas parce qu’une chose est bonne que je la désire, mais parce que d’autres la désirent. Il semble faire écho à ce qu’écrivait Spinoza en substance sur l’émulation, qui n’est que le désir qu’une chose produit en nous parce que nous nous représentons nos semblables animés du même désir 4. Ainsi la rivalité mimétique sur fond de consumérisme exacerbé rend-elle les hommes malheureux. Qu’en est-il du modèle mimétique ? La quête d’un modèle pour l’imiter ne conduit-elle pas à une impasse ? Prenons garde à la fascination que suscitent de faux modèles, de faux prophètes, des gourous. Les modèles dits exemplaires ont toujours leur zone d’ombre : Robespierre, saint laïc ou tyran ? Mère Teresa, sainte religieuse ou fondamentaliste ? Du bon usage de l’influence !

Est-ce craindre de donner un sens à sa vie en attendant que le modèle le donne ? N’est-ce pas de vocation dont les jeunes ont besoin ?


Aussi bien, une identification au modèle peut conduire à une identification mimétique source de frustrations, d’illusions et de désenchantement à force d’idéaliser le modèle. Attention à la tentation de l’hubris (« démesure » en grec), qui consiste à se prendre pour ce qu’on n’est pas, ou pour plus que l’on est. Souvenons-nous de la fable de Jean de La Fontaine La Grenouille qui se veut faire aussi grosse que le bœuf et prenons conseil auprès d’un modèle qui refusa toujours de l’être, Antoine de Saint-Exupéry : « Ainsi n’écoute jamais ceux qui te veulent servir en te conseillant de renoncer à l’une de tes aspirations. Tu la connais, ta vocation, à ce qu’elle pèse en toi. Et si tu la trahis c’est toi que tu défigures, mais sache que ta vérité se fera lentement car elle est naissance d’arbre et non trouvaille d’une formule, car c’est le temps d’abord qui joue un rôle, car il s’agit pour toi de devenir autre et de gravir une montagne difficile. Car l’être neuf qui est unité dégagée dans le disparate des choses ne s’impose point à toi comme une solution de rébus, mais comme un apaisement des litiges et une guérison des blessures. Et son pouvoir, tu ne le connaîtrais qu’une fois qu’il sera devenu […] Il n’est jamais que perpétuelle naissance. Et certes il existe, l’irréparable, mais il n’y a rien là qui soit triste ou gai, c’est l’essence même de ce qui fut. Est irréparable ma naissance puisque me voici. Le passé est irréparable, mais le présent vous est fourni comme matériau en vrac aux pieds du bâtisseur et c’est à vous d’en forger l’avenir. »5 Tout est dit ou presque : refus des modèles, des formules, appel à sa propre responsabilité… Le psychothérapeute Paul Boyesen, initiateur de l’analyse psycho-organi­que, parle du « poids du non-réalisé », de la vocation non trouvée ou non accomplie. Le vrai et juste modèle, le vrai héros, c’est d’abord et avant tout soi-même. Et ce sans sombrer dans un faux narcissisme ou égotisme. « Connais-toi toi-même », intimait Socrate. « Soyez vous-même, tous les autres sont déjà pris », ironisait Oscar Wilde.

Cet inimitable soi

Comment alors définir la vocation qui singularise chacun ?6 Vocation c’est, selon l’étymologie, être « appelé à ». Par qui ou par quoi, pourquoi et à quoi est-on appelé ? Est-ce une con-vocation ? D’où vient-elle et quelle est la voix qui guide vers sa voie, son chemin de vie ? Car, et on ne le répétera jamais assez, chacun est indispensable, irremplaçable et inimitable.

La tâche de toute personne est de « savoir apprécier qu’elle est unique en ce monde par son caractère particulier et qu’il n’y a jamais eu quelqu’un de semblable à elle, car, s’il y avait eu quelqu’un de semblable à elle, il n’y eût eu nul besoin pour elle d’être au monde », rappelle le penseur Martin Buber7. De la même manière que nous avons un visage extérieur qui nous est propre, nous avons un visage intérieur, expression invisible de notre vocation. Elle est notre empreinte singulière sur le monde comme le sont nos empreintes digitales. Aussi bien devons-nous désirer découvrir notre vocation, être soi-même son propre modèle, héros, afin de ne pas être un simple spectateur ou vivre sa vie par procuration ou substitution. Ni le modèle, ni le mentor ne peuvent créer ce qui est inné à la personne, son talent, qui ne se transmet pas. Quand le modèle est souvent un leurre, le mentor – personne servant de conseiller sage et expérimenté à quelqu’un8, jadis précepteur ou directeur de conscience – peut être un révélateur, un accoucheur et un déclencheur de vocation. Père – géniteur ou spirituel – ou coach, il peut accompagner le jeune dans sa construction d’estime et de confiance en soi.




Gare aux chimères

La vocation peut se définir comme un appel que l’on ressent au plus profond de soi-même pour répondre à une question existentielle qui taraude, perturbe, et qui ne trouve de solution que dans son accomplissement. Elle est comme un aimant qui nous attire de manière fréquente vers notre destinée. Elle est notre raison d’être qui peut s’incarner dans diverses modalités ou métiers. Mais prenons garde de ne pas confondre vocation et métier, celui-ci n’étant qu’une modalité, à un moment donné, de la vocation. Ce n’est pas parce qu’un jeune n’a pas encore trouvé « son » métier qu’il n’a pas une vocation propre. C’est celle-ci qui détermine celui-là et non le contraire. C’est ici que le mentor peut conseiller, suggérer, servir de garde-fou afin que le jeune ne s’essouffle pas à poursuivre une chimère.

La vocation est socialisante, elle intègre l’humain dans le corps social.


La vocation sera d’autant plus primordiale, cruciale à bien connaître, que les métiers changeront et qu’il faudra en exercer plusieurs dans sa vie sans pour autant sortir de son sillon. La vocation vient rompre le cercle vicieux de la compétition, de la comparaison, qui exténue l’être humain. Trouver sa vocation, c’est devenir libre, même si l’accomplir n’est pas toujours un long fleuve tranquille. La vocation a ceci de spécifique par rapport au modèle qu’elle n’est jamais totalement accomplie, qu’elle demande un approfondissement continu et qu’il faut attendre la mort pour que celle-ci transforme la vie en destin9, la singularité étant alors achevée.

La vocation, rempart au déracinement

Émettons l’hypothèse, hors de tout déterminisme, que si les jeunes, hommes et femmes, qui ont rejoint Daech en quête de pureté, de salut, de sens avaient trouvé auparavant leur vocation10, jamais ils n’auraient été séduits par des idéologues, prédicateurs/prédateurs totalitaires. N’ayant pas construit leur « je », ils ont eu besoin de se diluer dans un « nous » fusionnel, sécurisant. Daech leur a donné une vocation de substitution, une vocation par procuration. L’idéologie joue le rôle de ciment à prise rapide qui vient combler une fracture psychologique.

Quand le monde devient turbulent, qui a trouvé sa vocation résiste mieux et trouve en lui sa raison d’être. La vocation est socialisante, elle intègre l’humain dans le corps social ; le « je » agit avec et pour le « nous » sans se dissoudre, disparaître. La vocation protège de l’errance psychologique, elle sécurise, assure, rassure. Elle tutorise le développement de la personne, elle vient donner un sens à la vie en tant que finalité, et une direction à l’existence. « Les enfants du millénaire vont changer le monde dans le bon sens. Ils sont programmés pour sauver le monde », prévoit le chef d’entreprise Serge Papin11. Aussi bien est-il urgent de faire de la vocation un impératif catégorique non seulement pour la personne, mais aussi pour la société. Une res persona et une res publica.

*INfluencia (26), « Que l’intelligence soit ». « Pour que se vivent les vocations ».
1. http://www.cnrtl.fr/definition/modele
2. Ipsos Santé/Fondation Pfizer, étude OpinionWay pour la fondation Apprentis d’Auteuil.
3. Mensonge romantique et vérité romanesque, René Girard, Grasset & Fasquelle, 1961.
4. Éthique III : De Origine et Natura Affectuum (proposition 27, scolie), Spinoza, c. 1660.
5. Citadelle [LVI et LVII], Antoine de Saint-Exupéry, 1948.
6. Cf. INfluencia (26), ibidem.
7. Le Chemin de l’homme d’après la doctrine hassidique, Martin Buber, 1948.
8. http://www.cnrtl.fr/definition/mentor
9. L’Espoir, André Malraux, 1937.
10. Ne pas trouver sa vocation ne conduit pas mécaniquement à Daech, mais tous ceux qui l’ont rejoint ne l’avaient pas trouvée avant.
11. Ces liens qui nous révèlent, Clémentine Lego, Leduc.s Éditions, 2018, p.84.
Jean Watin-Augouard
est diplômé de Sciences Po Paris, DEA Histoire. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur les marques – Dictionnaire des marques (Éd. JVDS), Histoires de marques (Éd. d’Organisation), À vos marques ! (Éd. d’Organisation) –, et conseil en valorisation des entreprises/marques par leur histoire humaine.


 
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