PASCAL PICQ : « Si nous cessons d’être curieux, c’est la fin de l’humanité »
PROPOS RECUEILLIS PAR
ISABELLE MUSNIK
Illustrations • Marius Guiet
Maître de conférences au Collège de France, c’est par le biais de la paléoanthropologie que Pascal Picq aborde la curiosité : un levier fondamental de l’évolution humaine. Selon les mots de Brecht, lorsque « chacun est convaincu que d’un temps nouveau tout manque à notre propre temps* », l’homme a cette aptitude en lui, inextinguible étincelle, qui lui permettra, le jour venu, de changer d’ère.
 
IÑfluencia En quoi l’étude des singes nous permet-elle de comprendre le monde dans lequel on vit ?

Pascal Picq Parce qu’ils manifestent des comportements sociaux et cognitifs longtemps ignorés et très instructifs. Les singes, les grands singes et tout particulièrement les chimpanzés et les bonobos, ont inventé des réponses adaptatives parfois étonnantes et d’une grande pertinence. Ils nous donnent un recul considérable sur les réponses sociales et politiques de l’économie, la gouvernance, les relations entre les sexes, le contrôle des outils et des techniques, les organisations, l’éducation et même l’écologie. Il ne s’agit aucunement d’imiter telle ou telle espèce, mais d’admettre que les unes et les autres ont dû s’adapter en fonction de leur histoire propre, de leurs contraintes phylogénétiques et de leurs capacités d’innovation sociale, et d’en tirer des enseignements. Il en est de même entre les populations humaines, qui, les unes et les autres, ont adopté des réponses différentes qui seront utiles dans le cadre de notre civilisation mondiale 1.


Les animaux sont-ils curieux ?

PP Vous savez, j’habite à la campagne et je suis fils de maraîcher, j’ai l’habitude de beaucoup me promener et d’observer. Si quelque chose bouge dans un fourré, les chiens iront immédiatement voir ce qui se passe : peut-être une proie, peut-être des jeux... Si je suis avec mon cheval, en revanche, il va s’enfuir, la curiosité l’effraie. Chez les singes, c’est fréquemment lié à leurs caractéristiques adaptatives et à leurs capacités cognitives. Ce sont des animaux omnivores et frugivores, et leur régime alimentaire est très diversifié : des fruits, des insectes… jusqu’aux petits mammifères. Ils savent résoudre les problèmes à la fois collectivement et individuellement, ils utilisent des pierres pour casser des fruits, des « coques » pour puiser de l’eau, ils cherchent les meilleurs endroits pour se reposer et manifestent de vraies capacités d’exploration. Et si des objets leur plaisent, ils les échangent. En captivité, il leur faut toujours un environnement enrichi où ils peuvent être stimulés, sinon cela entraîne des déficiences cognitives.




Et Homo sapiens ?

PP Le premier représentant du genre humain est Homo erectus, la première espèce de grands singes à s’affranchir du monde des arbres et la seule à s’engager par-delà l’horizon et vers l’inconnu absolu sans savoir ce qui l’attend. Il s’agit d’un type de migration qui ne s’apparente en rien à celui connu chez les autres mammifères, ni chez les oiseaux, car ces migrations ne sont pas annuelles, pas seulement poussées par des pressions environnementales ou dé­mo­graphiques, et surtout sans idée de retour.

C’est comme cela qu’il y a deux millions d’années, déjà, des populations humaines s’étendirent sur l’Ancien Monde depuis l’Afrique. Mais l’espèce la plus « curieuse » de nouveaux horizons, la nôtre ou Homo sapiens, part d’Afrique il y a cent mille ans, arrive en Australie puis en Amérique par navigation avant de se retrouver en Europe. Cette curiosité s’associe à une autre caractéristique humaine : son aptitude à faire des médiations symboliques avec le monde qui l’entoure – comme la cosmétique ; nous sommes les seules espèces à changer notre apparence, à nous transformer avec du maquillage, des coiffures, des vêtements. Et pour tout cela, il faut une curiosité pour des éléments de l’environnement qui ne servent pas qu’à la survie : colorants, pierres, plumes, cornes… Cela commence avec Homo erectus et cela se retrouve chez tous ses descendants – chez les hommes de Néandertal, qui collectionnaient des animaux fossiles, comme chez nous.
HOMO ERECTUS EST LA PREMIÈRE ESPÈCE DE GRANDS SINGES À S’AFFRANCHIR DU MONDE DES ARBRES ET À S’ENGAGER VERS L’INCONNU ABSOLU.



Alors, la curiosité accompagne l’évolution de la lignée humaine ?

PP Comme toutes les autres espèces, l’homme a co-évolué avec son environnement, et sans curiosité, il n’aurait jamais découvert les ressources des nouveaux environnements conquis. Sa curiosité s’est transformée au fil de centaines de milliers d’années et les sciences modernes en sont les filles fécondes.Au siècle des naturalistes, entre 1650 et 1750, c’est l’époque des grands voyages, des cabinets de curio­sités… On se dit que peut-être quelque chose de divin nous échappe, qu’en observant la nature, on va trouver les lois qui régissent l’univers. Les grands naturalistes, comme le Suédois Carl Linné ou les Français Jussieu et Tournefort, commencent à étudier la nature. Carl Linné donne la première définition « naturaliste » de l’homme, en l’occurrence Homo sapiens. Toute science commence par observer, comparer et classer. C’est comme cela qu’on passe des cabinets de curiosités à nos muséums d’histoire naturelle. De même qu’on passe de l’alchimie à la chimie moderne avec la classification des éléments.

Dans la seconde moitié du xviiie siècle, on a la curiosité de regarder les roches, les sols, les montagnes… et on découvre le temps profond. Les théories de l’évolution viennent de là. Et à partir de là, la science va s’engager dans une sorte de curiosité perpétuelle. Plus elle avance dans ses découvertes, plus elle sait qu’elle a de choses à découvrir. Darwin, au xixe, est le premier à affirmer que la diversité permet de s’adapter à un monde inconnu, et toute sa théorie se fonde sur une curiosité pour toutes les variations du monde vivant.



Mais au-delà des scientifiques, vous n’imaginez pas comme l’astronomie ou la paléontologie sont redevables à la curiosité des amateurs. Les fossiles ont toujours été là, et un jour quelqu’un les a découverts. C’est ce qui fait la beauté et l’humilité de la science. La plus grande découverte récente en paléontologie, celle d’une nouvelle espèce du genre humain, Homo naledi, a été faite « par hasard » dans une cavité en Afrique du Sud. La curiosité, cela se prépare, c’est une qualité profonde qui nécessite d’être prêt à voir les choses. La diversité des plantes, des animaux, des paysages et des hommes a toujours été là. Puis, un beau jour, des femmes et des hommes ont adopté un regard curieux, et nos conceptions du monde en ont été bouleversées.
LA DIVERSITÉ A TOUJOURS ÉTÉ LÀ. PUIS LES HOMMES ONT ADOPTÉ UN REGARD CURIEUX, ET NOS CONCEPTIONS DU MONDE EN ONT ÉTÉ BOULEVERSÉES.



Vous avez souvent affirmé que la marche permettait la créativité…

PP Et la curiosité aussi. Dans La Marche. Sauver le nomade qui est en nous 2, je décris comment marche et langage accompagnent le genre Homo depuis ses origines. Une société qui ne marche pas est une société qui n’a plus de curiosité ; les villes qui ont hébergé les plus grands auteurs sont des villes où l’on marche, comme Paris, Londres, Édimbourg, New York… Le bipède humain a besoin de marcher et de parler pour penser, pour créer. La marche ouvre à la fois le chemin et l’esprit, et permet de donner naissance à de nouvelles idées ou de nouvelles hypothèses. C’est en marchant dans le désert que les paléoanthropologues ont trouvé Lucy, Abel, Toumaï… Des études récentes menées à l’université Stanford en Californie montrent que les personnes qui marchent ont une créativité supérieure de 60 % à celles qui restent assises. Ainsi, Rimbaud, « le poète aux semelles de vent », parcourut des centaines de kilomètres entre la Lorraine, la Belgique et Paris.
Les humains pourront toujours éradiquer les grands singes et créer les robots, mais le danger vient d’eux-mêmes. c’est ce que j’appelle « le syndrome de la planète des singes ».



Vous venez de publier Qui va prendre le pouvoir ? Les grands singes, les hommes politiques ou les robots 3. Alors, qui sera le gagnant ?

PP Les grands singes auront disparu d’ici à 2050. En quoi cela nous concerne-t-il ? Tout simplement parce que d’autres formes d’intelligence risquent de menacer nos sociétés post-industrielles, avec notamment l’introduction massive de robots collaboratifs et le développement de l’intelligence artificielle.

La Planète des singes de Pierre Boulle, qu’il faut absolument lire, révèle un monde dominé par les grands singes. Comment ces derniers prennent-ils le pouvoir sur les hommes sur la planète Soror ? On en découvre la raison dans le chapitre VIII. Les scientifiques chimpanzés ont attrapé une femme et vident sa mémoire profonde. Elle parle alors de manière inconsciente et explique en substance : « Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Nos machines produisaient les biens dont nous avions besoin. Les grands singes domestiqués assuraient toutes les tâches. Mais au fil du temps, nous avons cessé d’être actifs physiquement et intellectuellement. Et pendant ce temps, ils nous observaient. » Si, comme dans la nouvelle de Pierre Boulle, les grands singes nous observent, voient-ils leur chance de survie dans l’arrivée des robots ? Que se passera-t-il quand l’intelligence des animaux s’alliera à celle des machines ?

À ma connaissance, aucun auteur n’a envisagé cette fiction d’une alliance des grands singes et des robots pour dominer, voire éliminer l’humanité. Certes, les êtres humains ont toujours le pouvoir d’éradiquer les grands singes et de créer les robots, mais le danger vient de nous-mêmes. C’est ce que j’appelle « le syndrome de la planète des singes » : si nous nous abandonnons à la facilité, si nous cessons de lire, d’inventer, si nous ne regardons plus l’autre et sommes vissés à nos écrans, si nous continuons à mépriser les intelligences les plus proches de nous dans la nature… comment imaginer une collaboration avec les nouvelles intelligences artificielles et les objets connectés ? Alors, oui, les robots, comme les grands singes dans cet ouvrage, prendront le pouvoir. Ce qui fait de nous des humains, c’est le fait de garder notre curiosité et notre créativité. Les algorithmes seront toujours plus puissants pour aller chercher, comparer, organiser, restituer des données.

Notre atout majeur est notre cerveau droit, celui de la créativité, de l’émotion. C’est là tout notre avantage. Si nous cessons d’être curieux, c’est la fin de l’humanité. La science n’existerait pas sans la curio­sité ; on se renfermerait sur des vérités qu’on ne discuterait pas. Dans La Vie de Galilée de Bertolt Brecht, Galilée propose à l’Inquisiteur de regarder dans la lunette. Celui-ci refuse. Le principal danger pour le dogmatisme, c’est la curiosité. C’est d’ailleurs un thème que j’aborde dans mon prochain livre Le progrès est mort, vive l’évolution !  4 À partir du moment où l’on a des logiciels auto-apprenants, où l’on vit dans un environnement qui réalise nos désirs sans qu’on les ait exprimés ou qu’on en ait même conscience, et qui tue notre capacité à penser et notre curiosité, nous sommes dans un enfermement total. La curiosité via ses fondements cognitifs est certainement l’un des facteurs adaptatifs les plus puissants de l’évolution humaine.

* Écrits sur le théâtre II, Bertolt Brecht, éd. L’Arche [1963], 1979.
1. De Darwin à Lévi-Strauss. L’homme et la diversité en danger, Pascal Picq, éd. Odile Jacob, 2013.
2. La Marche. Sauver le nomade qui est en nous, éd. Autrement, 2015.
3. Qui va prendre le pouvoir ? Les grands singes, les hommes politiques ou les robots, éd. Odile Jacob, 2017.
4. Le progrès est mort, vive l’évolution ! éd. Odile Jacob, 2017 (à paraître).
Isabelle Musnik
Directrice des contenus et de la rédaction
 
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