Comment les réseaux sociaux annihilent notre cerveau, ou pas
frédéric therin
Illustrations • Yoyo
Les utilisateurs d’Internet ont accueilli les réseaux sociaux avec un enthousiasme proportionnel au tissage infini de la Toile : infos, partages en un clin d’œil, besoins et désirs assouvis en un clic. Tout semble si facile… Mais au risque de toucher à son outil fétiche et piquer la communauté au vif : de cliquer, toute réflexion serait-elle devenue caduque ? Et le clic, l’interrupteur on/off de la curiosité ?
 
Dans le métro, au bureau ou dans notre sofa, voire aux toilettes et dans notre lit, les réseaux sociaux ne nous quittent plus. Facebook, Twitter, Instagram, LinkedIn, Pinterest… les Terriens sont accros et envoient des messages, publient des photos et surfent sur la Toile dès qu’ils ont une seconde de libre.

Les chiffres font peur. Selon un article de la revue américaine Quartz, nous passons en moyenne 608 heures sur les réseaux sociaux chaque année, soit le temps de lire près de 200 livres. Sur les 7,4 milliards d’habitants de la planète, 3,42 milliards sont internautes (46 %) et 2,31 milliards sont actifs sur les réseaux sociaux (31 %). En France, selon la dernière étude du Credoc, 85 % de la population ont accès au World Wide Web et 74 % se connectent tous les jours. Parmi nos compatriotes, 56 % sont inscrits sur au moins un réseau social et 95 % des 18-24 ans surfent régulièrement.
UN INTERNAUTE PASSE 608 HEURES SUR LES RÉSEAUX SOCIAUX CHAQUE ANNÉE, SOIT LE TEMPS DE LIRE PRÈS DE 200 LIVRES.



Des internautes sclérosés

Les Facebook & Co assurent créer du lien social, mais à y regarder de plus près, ce lien ne menace-t-il pas surtout d’entraver notre curiosité ? Les réseaux ainsi que les moteurs de recherche jurent, la main sur l’algorithme, qu’ils souhaitent nous aider en submergeant leurs pages de suggestions. Facebook nous propose de nouveaux « amis » comme si nous n’étions pas capables de les trouver nous-mêmes. YouTube nous présente des vidéos supposées nous intéresser ou nous amuser, et Google nous conduit par la main pour « faciliter » nos recherches. Nos relations sur la Toile nous mitraillent, elles, de liens sur lesquels cliquer. Notre communauté sociale parvient ainsi à façonner notre pensée sans même que nous nous en rendions compte. « Si Internet facilite l’accès et la diffusion de l’information, il augmente, en même temps, les risques de “mal information”. Il ne suffit pas que les messages et les informations circulent vite pour que les hommes se comprennent mieux. Transmission et interaction ne sont pas synonymes de communication », explique le sociologue Dominique Wolton, qui a mis la lutte contre ce phénomène au cœur de ses combats*. La consommation quotidienne d’information sous forme de feed nous rend boulimiques et « infobèses ». La revue INfluencia en a d’ailleurs fait le thème de sa campagne de communication (voir p. 141). « Nous consommons de l’information sans la vérifier. L’important est qu’on en parle, sans s’assurer de sa véracité. Nous surconsommons des images qui sont une autre forme d’information », expliquent Arnaud Le Bacquer et Hugues Pinguet, les fondateurs de l’agence Glory Paris à l’origine de la campagne. Et d’ajouter : « Nous sommes devenus boulimiques de toutes sortes d’informations. Et lorsqu’on parle d’information aujourd’hui, cela concerne un vaste monde. Nous ingurgitons de l’info. Et si nous n’avons pas été rassasiés, nous cherchons des instants pour le faire, dans le métro, le soir avant de se coucher… Soyons sélectifs, cessons d’engraisser notre cerveau de sucres et de graisses informatifs ! »
TRANSMISSION ET INTERACTION NE SONT PAS SYNONYMES DE COMMUNICATION.


Des alertes sur nos téléphones portables nous rappellent en effet sans cesse à l’ordre, une nouvelle chassant l’autre, nous empêchant de réfléchir et d’analyser les événements. Les algorithmes nous enferment dans des silos culturels dont il est difficile de s’extraire. Néanmoins, si les réseaux sociaux peuvent annihiler notre curiosité, ils sont aussi capables d’attiser notre soif d’apprendre, en nous permettant notamment d’avoir accès à des sources d’information auxquelles il était difficile de s’abreuver par le passé.

Comme souvent, le monde, aussi virtuel soit-il, n’est pas blanc ou noir, mais plutôt gris. La volonté des géants du Web de nous enfermer dans leur Toile est réelle et elle ne faiblira pas avec l’apparition des nouvelles technologies de traitement des data. Des moyens pour tenter de s’extraire du filet collant tissé par les Facebook et autres Google existent néanmoins. Les réseaux sociaux jouent un rôle ambigu, anesthésiant autant qu’éveillant notre curiosité. « C’est fromage et dessert, résume Arnaud Mercier, professeur à l’Institut français de presse de l’université Panthéon-Assas. Ces deux phénomènes peuvent cohabiter ; pas seulement chez des personnes différentes, mais au sein d’un même individu… »



L’enfermement algorithmique

Certaines évidences sont bonnes à répéter. « Les réseaux sociaux annihilent la curiosité, car ils proposent aux gens des contenus qu’ils n’ont pas cherchés, souligne Sandrine Plasseraud, fondatrice de l’agence conseil en communication We Are Social. Ils poussent des pages que les internautes n’ont pas choisies. En faisant des recherches sur les djihadistes au lendemain des attentats parisiens, des journalistes se sont ainsi retrouvés immergés dans les milieux islamistes sans qu’ils l’aient demandé. » Les algorithmes sont aujourd’hui les véritables maîtres de la Toile. « Ils confinent les gens dans des bulles et dans des univers thématiques, schématise Maurice N’Diaye, associé de l’agence conseil en data marketing Synomia. Ils poussent sur votre fil des informations qui correspondent au contenu que vous avez déjà tendance à consommer et vous donnent ainsi à manger toujours la même chose. Il existe une manière imparable de s’en rendre compte ; si vous recherchez un mot sur un moteur de recherche avec deux identités différentes, vous n’obtiendrez pas le même résultat.

Après avoir tapé “Égypte”, un passionné de voyage se verra proposer des croisières ou des hôtels, alors qu’un accro de l’actu pourra lire des informations sur le printemps arabe… » Un terme existe pour décrire ce phénomène. « On parle d’enfermement algorithmique », résume Déborah Elalouf, présidente de Tralalere, un créateur de contenus numériques éducatifs. L’efficacité de ces modèles mathématiques est redoutable. « Les algorithmes sont terrifiants tellement ils nous emmurent, regrette Arnaud Mercier. Et plus ils y parviendront, plus notre curiosité sera annihilée. »

Les géants du Web n’essayent pas de nous emprisonner pour des raisons idéologiques (quoique…), mais plutôt financières. « En cantonnant les gens dans des bulles, ajoute Maurice N’Diaye, ils tentent de les garder plus longtemps sur leur site afin d’accroître leurs revenus publicitaires. » Les algorithmes n’ont pourtant pas que des défauts, car nous sommes aujourd’hui confrontés à 15 000 stimuli commerciaux par jour ! « Il y a quelques années, le Web ressemblait à un arbre de Noël avec des pop-up qui clignotaient constamment, rappelle Sandrine Plasseraud. Grâce aux algorithmes, les consommateurs sont exposés à moins de messages, mais qui sont aussi plus proches de leurs centres d’intérêt. » Ces publicités n’ont pourtant pas empêché 35 % des Français de télécharger un adblocker sur leur ordinateur. Les modèles mathématiques actuels sont donc encore loin d’être parfaitement efficaces…

Diffuseurs de connaissance

Les réseaux sociaux peuvent aussi « être générateurs de curiosité et de créativité », note la fondatrice de We Are Social. Pendant des décennies, les seules sources d’information étaient la presse écrite, la radio et la télévision. Les passionnés d’aviation pouvaient, par exemple, n’acheter que les quelque magazines spécialisés pour découvrir les nouveautés qui les intéressaient. Grâce à la Toile et la multiplication des communautés dites expertes sur tous les sujets possibles et imaginables, n’importe quel internaute peut aujourd’hui entrer en contact avec des milliers, voire des millions de personnes qui partagent la même passion, y compris des spécialistes renommés, qui pourront répondre à toutes ses questions. Ces réseaux sociaux permettent de démultiplier et de diffuser la connaissance dans tous les foyers.

Les makers se sont tous plus ou moins formés sur le Web. Grâce aux tutorials, vous pouvez vous transformer en bricoleur, cuisinier, dessinateur, styliste… Le champion du monde kenyan Julius Yego n’a-t-il pas appris, faute d’infrastructure dans son pays, à lancer le javelot en regardant sur Internet des vidéos des athlètes Jan Železný et Andreas Thorkildsen ? Vos proches peuvent aussi raviver votre soif de connaissance sans même s’en rendre compte, car, comme le note Arnaud Mercier, « sur Facebook, les internautes partagent des choses qui vont surprendre leurs amis, et l’insolite est très lié à l’idée de curiosité ». La chance peut également avoir des effets positifs. « Les jeunes sont passifs par rapport à ce qu’ils lisent sur la Toile, observe Déborah Elalouf, mais leurs pratiques informationnelles, qui les font surfer sur de nombreux sites, peuvent leur permettre de tomber par accident sur des contenus qui susciteront leur curiosité. »



Savoir maîtriser la bête

Les réseaux sociaux ne sont de surcroît qu’un outil qu’il est possible d’utiliser comme on l’entend. « L’idée selon laquelle un support aurait un effet indifférencié sur l’ensemble des individus repose sur une vision techno-centrée des médias, critique Barbara Fontar, sociologue des médias et maîtresse de conférences au département des sciences de l’éducation de l’université Rennes 2. Toutes les recherches montrent que l’usage des médias dépend de la trajectoire, de l’éducation, de l’âge, du sexe, de la culture et du milieu de chacun. Nous sommes entrés dans un flux hyper-infor­mationnel, mais l’accès ne fait pas l’usage. Ce n’est pas parce que nous pouvons lire une quantité extrêmement importante d’informations que nous le faisons. Si vous votez à droite, vous ne lirez pas Libération.

Notre investissement dans les réseaux sociaux est un prolongement de nos propres pratiques. Une personne qui ressent une grosse envie de savoir s’investira beaucoup sur le Net. L’âge est un autre facteur prépondérant. Plus on vieillit, plus la curiosité se développe. Les vrais passionnés passent beaucoup de temps en ligne, mais cela ne les empêche pas de sortir. Les fous de musique écoutent des morceaux sur la Toile tout en allant aux concerts. Les amateurs de cinéma regardent des films sur le Net, sans abandonner pour autant les salles obscures. »

Le risque de se laisser enfermer par les réseaux sociaux dans des bulles artificielles reste néanmoins réel. Il est toutefois possible d’essayer de s’échapper de cet univers confortable, mais limité, défini par les Facebook & Co. « Il faut apprendre à élargir ses sources d’information en s’abonnant notamment à des sujets qui ne vous intéressent pas, conseille Déborah Elalouf. Il est préférable de ne pas consulter toujours la même chose et d’accepter des ennemis dans vos réseaux. Pour sortir de l’enfermement dans lequel vous plongent les algorithmes, variez vos requêtes et les sites sur lesquels vous allez. Servez-vous enfin du moteur de recherche Qwant, qui n’utilise pas de cookie, ni aucun dispositif de traçage. »

Il est aussi possible d’ouvrir sur Google une fenêtre de navigation privée pour éviter que Chrome n’enregistre les sites que vous consultez et les fichiers que vous téléchargez. Cette possibilité n’existe pas sur Facebook. Cette pratique du réseau aux 1,86… milliard d’utilisateurs est appelée à se généraliser dans les années à venir.
LA VOLONTÉ DES GÉANTS DU WEB DE NOUS ENFERMER DANS LEUR TOILE EST RÉELLE ET ELLE NE FAIBLIRA PAS.


« La nouvelle génération de chatbox a pour ambition de devenir l’ami virtuel des ados grâce à l’utilisation de l’intelligence artificielle, révèle Maurice N’Diaye. Les jeunes pourront ainsi discuter et se confier à cet ami de substitution avec toutes les dérives que ces pratiques peuvent comporter. En ayant leur attention entièrement captée par les canaux digitaux, les internautes s’enfermeront et s’isoleront physiquement et intellectuellement du reste du monde. Peu de gens ont conscience de ce risque. Ils sont même nombreux à apprécier de se laisser guider par les suggestions des moteurs de recherche et des réseaux sociaux. Et les sites n’ont aucune raison de lutter contre ce phénomène… qui leur rapporte gros. » Le pire pourrait toutefois être évité si les pouvoirs publics se décidaient à réagir.
UN INDIVIDU CURIEUX LE RESTERA, QU’IL SURFE OU NON.




Donner du temps au temps

En 2020, 50 % de la population active sera composée de millenniums ou de post-millenniums, qui ont toujours vécu un smartphone à la main. « La dépendance envers les outils digitaux va donc continuer à prendre de l’ampleur et l’Éducation nationale devra évoluer pour informer les parents et les enfants des risques liés à l’Internet », prévient Sandrine Plasseraud. Car le législateur a aussi un rôle à jouer. « En plus de l’apprentissage des réseaux sociaux à l’école, il est nécessaire que les politiques établissent un rapport de force pour que les groupes privés ne soient plus les seuls à contrôler ce qui se passe sur Internet », juge Arnaud Mercier.

Les plus optimistes veulent, eux, donner le temps au temps. « C’est l’éternelle querelle des anciens contre les modernes, conclut Barbara Fontar. Lorsqu’une nouvelle technologie apparaît, un certain enthousiasme vous pousse à l’utiliser sans discernement. Par exemple, dans les années 1980, tout le monde enregistrait tout et n’importe quoi sur son magnétoscope… Mais au fil du temps, les gens s’adaptent. Aujourd’hui, il est impossible de dire si Internet aura un impact sociétal plus important que la presse écrite, la radio ou la télé­vision. Le Web représente une nouvelle manière de consommer, mais il ne va pas forcément modifier ce que nous consommons. » Un individu curieux le restera, qu’il surfe ou non. Encore faut-il pour cela s’assurer que les réseaux sociaux n’étendent pas plus la Toile dans laquelle ils tentent de nous enfermer…

*Informer n’est pas communiquer, Dominique Wolton, « Débats », éd. CNRS, 2009.
frederic therin
Rédacteur


 
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