Adam et Eve
déménagent en ville
Une nouvelle de Arnaud le Bacquer
Qui pourrait vivre sans amour ? Personne bien sûr. Encore faut-il le trouver. Mais cette fois pourtant, l’amour est au coin de la rue. Mais laquelle ?
ILLUSTRATIONS
d'élodie lascar


À force d’être connecté à tout et
n’importe quoi, le type a fini par
ne plus savoir ce qui semblait réel
































































































































Il attrape sa souris,
et le voilà parti
C’était un type comme vous et moi. Un type connecté à la ville, à son ordinateur, à son portable, à son Facebook, à son Twitter, à son frigo. Un type comme il en existe plein.

Mais à force d’être connecté à tout et n’importe quoi, le type a fini par ne plus savoir ce qui semblait réel et ce qui ne l’était pas. Et puis d’abord, qu’est ce qui est réel ? À ses yeux, cela n’avait aucune espèce d’importance. Il passait le plus le clair de son temps à le diluer devant sa machine. Et ça, c’était une réalité. Il s’était réfugié dans son ordinateur comme une souris dans son trou et profitait de tout ce que la machine pouvait lui offrir sans effort et surtout sans risque.

Même son papier toilette était connecté. Une puce décomptait le nombre de feuilles restantes et lui renouvelait votre rouleau à vingt-cinq feuilles de la fin. La technologie s’était mise une fois encore au service de l’homme. Une société s’était penchée sur ce genre d’utilité et s’enrichissait chaque fois que vous vous essuyiez le derrière. « Lotus Net » était né d’une fusion entre un fabriquant de micro-processeurs et un marchand d’essuie-tout. Nous vivions une époque formidable. Et tout cela n’était qu’une infime partie de ce que pouvait être notre quotidien. Fantastique n’est-ce pas ?

Depuis peu, le type avait une fiancée. Une fille comme il en avait toujours rêvé. Il s’était découvert un sérieux penchant pour les Asiatiques, alors forcément il était amoureux d’une Chinoise. Elle représentait à l’identique ce qu’il avait commandé sur Sexcorp. Et après quelques petits ajustements, son idéal féminin lui était enfin révélé. Taille, mensurations, hauteur des seins, largeur de la bouche et j’en passe. Jusqu’à la longueur de ses cheveux et même l’écartement de ses yeux.

Il lui faisait l’amour chaque soir. Ils se retrouvaient dans un centre commercial. À la fermeture. Entre la page 21 et 25 du site Web. Selon ses degrés d’excitation, il demandait à Sexcorp de le déposer dans un endroit de la ville et fonçait jusqu’à elle avant de la faire monter à bord de sa Ford Mustang au coin de la rue des Genets et de la rue Rimbaud. Il lui ouvrait la portière et l’emmenait dans un hôtel luxueux où ils seraient un peu tranquille. De la fenêtre de la chambre, on distinguait les néons qui tapissaient sa ville, pareil à quelques touches impressionnistes. Un carré rouge clignotant ici, une tache bleue juste là, une grosse pomme blanche, le cours de la bourse, toute l’actualité du monde étalée devant lui sans bouger.

Il l’aimait sa Chinoise. Et désormais, le type savait quoi faire de ses sentiments. C’est qu’il en débordait de sentiments depuis le temps. Sa ville s’était bâtie autour de lui. Surtout devant et sur les côtés. Derrière, c’était les murs blancs de son bureau. Au-dessus du canapé, installé dans un cadre foncé, trônait une vieille affiche d’une exposition de Leonard de Vinci avec ce type les bras et les jambes en croix pris dans un cercle. Il avait bien quelques amis avec qui prendre une bière de temps en temps allant même parfois jusqu’au diner.

Mais jamais il ne s’éternisait. C’était pour l’hygiène mentale disait-il. Il faut bien rester connecté aux autres, sinon on ne sait plus à quoi ils ressemblent.

Une fois son café avalé et l’addition réglée, il grimpait dans un taxi pour retourner dans sa proche banlieue. Son téléphone affichait à intervalles réguliers une succession de publicités qui vous concernaient particulièrement. Parfois juste un slogan, mais souvent, c’était des films courts dans lesquel vous deveniez le héros. C’était vous tout entier dedans en train de savourer des nouilles, de conduire le dernier modèle de voiture coréen sur une route de rêve ou de téléphoner avec le dernier GSM dans un univers d’homme pressé et épanoui. Ce mode de communication avait permis de retirer tout panneau d’affichage. Cette pollution visuelle, comme disent les geeks, n’était plus qu’un vague souvenir. Souvenez-vous de ces grands murs en hauteur que les colleurs d’affiches vêtus de bleu de chauffe escaladaient avec leurs échelles.

Le cinéma aussi avait disparu. Les grands metteurs en scène d’aujourd’hui étaient des scénaristes programmateurs. Des gens capables de créer des histoires sur des modèles vieux comme le monde, mais universels comme la jalousie, l’amour, les conflits et même parfois l’humour. Les jeux vidéo avaient remplacé les films. Vous étiez immergé dans l’histoire et ressortiez environ deux heures plus tard. Voilà ce qui en était de la ville de millions de types comme vous et moi. Juste l’évolution naturelle des choses. La technologie a fait évoluer l’homme et c’est à lui de s’adapter.

Notre type s’impatientait de retrouver sa ville, celle qu’il s’étaitbâti et dans laquelle il roulait à 180 km/h. Chaque fois qu’il se plantait avec sa bagnole, il perdait des points qu’on appelait les Navety. Pour les récupérer, il devait s’abstenir de rouler, sans aller voir la Chinoise. Ou bien il était contraint de payer une fortune à un marchand de points virtuel. Alors, il faisait attention. C’était un type prudent finalement... et amoureux. Dans la vraie ville, les gens passaient de moins en moins de temps dans les rues. Chaque chose qu’ils exécutaient avait un but précis. Souvent, c’était pour parcourir des kilomètres en tenue de sport ou faire le plein de courses. Et encore, cette activité ne concernait qu’une certaine classe sociale.

Il s’était créé suffisamment de nouvelles sociétés pour ne plus avoir besoin de pousser son chariot dans les allées des supermarchés. Ces lieux étaient réservés aux plus démunis. Ceux qui ne pouvaient pas se payer un tel service. Sa ville, celle dans son bureau, n’avait pas d’odeur. Elle sentait bien un peu le circuit imprimé soufflé par un ventilateur silencieux, mais c’était tout. Il fallait attendre le soir pour sentir un parfum. Lorsqu’il rentrait du travail, bien calé sur sa bicyclette, il ne se pressait pas. Pas aussi vite que dans ses courses folles pour retrouver la Chinoise. Il se faufilait lentement, sans rien dire parce que les gens ne se regardaient plus. La population était trop dense pour se reconnaître. Jamais il ne rentrait avec le souvenir d’un regard croisé au détour d’un passage clouté. Du coup, il avançait machinalement comme si son vélo était posé sur un rail imaginaire. Puis, il passait la Seine pour rejoindre la banlieue. Là, il y avait de l’air, du vent et le ciel. La ville avait fini de découper les cieux en petites parcelles. Il pouvait enfin prendre toute sa place.

C’est ça, il faut remonter face au vent et bien respirer. Y’a plein d’air et puis quoi encore... Des molécules impalpables, du pollen, le son d’une ville étouffée par la crainte et l’égoïsme. Il y avait tout ça sur son trajet. Le reste de soleil chauffait son dos.

En haut de la côte, après le pont, ça sent bon. La glycine tente de s’évader des jardins. Elle dégueule ses grappes mauves. Elle rendait ces petites maisons de banlieue prétentieuses. Des fleurs de pommier soufflent leur parfum. Il faut bien sentir. Bien gonfler les poumons, faire bouger les ailes du nez. Il faut tout chopper. C’est toujours ça de pris pense-t-il. Et puis ça doit être bon pour la santé de l’air frais.

Le voilà devant chez lui. Il a aussi planté de la glycine. Elle est encore jeune et mauve. Il pousse le portail. Son voisin lui fait un signe de la main en sortant ses poubelles. Il s’avance dans la courte allée qui longe sa petite maison. Il pose son vélo le long du mur et ouvre la porte. La première chose qu’il fait avant d’ôter sa veste, c’est d’embrasser ses enfants sans jamais oublier de leur demander comme s’est passée leur journée. Et sans dire un mot, sans attendre la réponse, il grimpe l’escalier qui le mène directement à sa ville. Assis sur son fauteuil, il attrape la souris et le voilà parti. Il grimpe dans sa Ford Mustang, démarre et s’empresse d’aller au centre commercial. La petite Chinoise est là.

Il est en retard. Cela fait dix minutes qu’elle attend. Il s’excuse, elle lui pardonne et monte à bord de la voiture. Le type derrière son écran a le cœur qui bat. Il faut le comprendre. Ce n’est pas un jour comme les autres. Ce soir, il a réservé une table dans un grand restaurant. Ce soir, il va la demander en mariage.
arnaud le bacquer
Après des études artistiques aux Beaux-art, il s’oriente vers la conception-rédaction. Il est aujourd’hui directeur de création chez Change, et écrit aussi des nouvelles.
































Notre type s'impatientait
de retrouver sa ville, celle qu'il
s'était bâti et dans laquelle
il roulait à 180km/h

































































Dans la vraie ville, les gens passaient de moins en moins de temps dans les rues
Illustrations d'Élodie Lascar
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