GILLES LIPOVETSKY : « ON ASSISTE AU TRIOMPHE ABSOLU DE LA SOCIÉTÉ DE SÉDUCTION »
PROPOS RECUEILLIS PAR
ISABELLE MUSNIK
Illustrations • Étienne Delatour
Le Luxe éternel, Le Bonheur paradoxal, L’Empire de l’éphémère, L’Ère du vide… autant de LIVRES ET DE filtres ENTRE les mains dE Gilles Lipovetsky1 pour passer au tamis notre hyper modernité. Il publie en cette fin 2017 Plaire et toucher. Essai sur la société de séduction2. Alors, Monsieur Lipovetsky, quid de « l’entertainment », DÈS LORS QUE séduire est devenu la règle ?
 
IÑfluencia VOUS DITES QU’ON EST DÉSORMAIS DANS UNE SOCIÉTÉ DE SÉDUCTION. QUE CELA SIGNIFIE-T-IL ?

Gilles Lipovetsky Depuis les années 1950, nous sommes passés du capitalisme de production au capitalisme de consommation. Dès cette époque, un nouveau type d’économie a vu le jour, fondé sur l’incitation permanente à consommer, l’amélioration continuelle des conditions de vie, la diffusion sociale du confort matériel, l’accès aux loisirs pour tous. Dans la mesure où dans les démocraties avancées, les besoins fondamentaux sont satisfaits, les consommateurs doivent désormais sans cesse faire des choix. Ils deviennent les sujets les plus courtisés de la planète et il faut leur plaire à tout prix. La séduction ne renvoie plus seulement au spectacle, mais est devenue un principe producteur de l’univers marchand.

L’hyper consommateur est moins en quête de statut, de reconnaissance sociale par les produits, qu’à la recherche d’émotions, de sensations, de communication. Il est devenu en réalité une sorte de collectionneur d’expériences, tout comme Don Juan collectionnait les femmes à son tableau de chasse. C’est l’intégralité du cycle économique qui est restructurée par les principes de séduction : séduction du « toujours nouveau », séduction du progrès censé être hyperbolique, séduction du bien-être matériel, du loisir et du divertissement. On assiste au triomphe absolu de la société de séduction, et ce dans toutes les sphères : production, communication, éducation, distribution, hôtellerie, culture, urbanisme, design, et même désormais politique…


comment est-on passé de la séduction au divertissement ?

GL Si le capitalisme de séduction fabrique en masse des objets matériels, il produit également une profusion de biens culturels (spectacles, musiques, jeux, parcours touristiques, films, programmes télé), qui sont essentiellement des produits récréatifs de masse. Une culture médiatico-marchande s’est déployée, dont le but n’est autre que les plaisirs distractifs du plus grand nombre. Non plus des arts dirigés vers les élites sociales et en vue de leur élévation spirituelle, mais des « arts de consommation de masse » renouvelés en permanence, accessibles à tous les publics de tous les continents et n’ayant besoin pour être appréciés d’aucune formation particulière et savante. Partout, les industries créatives proposent des programmes qui flattent les goûts du grand public, un type de culture « facile », éphémère, spectaculaire. Dans ce système, les loisirs, le jeu, le divertissement captent le temps et l’attention des masses et occupent une place grandissante tant dans l’offre que dans la demande de consommation. La civilisation de l’objet, qui était celle des Trente Glorieuses, se trouve supplantée par une « économie de l’expérience » dominée par les loisirs, le tourisme, les jeux, les spectacles.

On est passé du capitalisme productiviste orienté vers la fabrication industrielle de biens matériels à un « capitalisme culturel » centré sur ces marchés de l’expérience que constituent les films, séries, musiques, tourisme, jeux, parcs d’attraction. Ainsi les industries de l’expérience – les activités créatrices d’évasion, de récréatif, de sensations nouvelles – sont-elles devenues le centre de gravité de nos économies. Ce qui est produit et acheté est moins de la valeur d’usage et de la valeur statutaire que du plaisir et du délassement. Le capitalisme de séduction se confond avec l’essor des marchés du divertissement et le règne du « capitalisme expérientiel ». Et puis, à partir du xxe siècle, le divertissement s’est industrialisé et s’est transformé en entertainment, c’est-à-dire des productions qui renvoient à une consommation de masse et qui ne requièrent pas une culture spécifique. N’importe qui peut y accéder. L’entertainment vise le plus grand nombre avec une capacité d’attraction et de compréhension à peu près immédiate et potentiellement mondiale. C’est une des inventions de la modernité.


ET POUR VOUS, LE MÉDIA LE PLUS REPRÉSENTATIF DE L’ENTERTAINMENT EST BIEN SÛR…

GL … la télévision. Elle capte la plus grande partie du temps de loisir des Européens, et fonctionne comme média de séduction à travers une offre croissante de films, séries, jeux, émissions de variété, talk-shows, télé-réalité n’ayant d’autre but que l’entertainment. Car il ne faut pas se tromper, si les jeunes désertent le petit écran, ils ne cessent pas de consommer des programmes télé, des séries ou des films sur leur smartphone. La culture télévisuelle n’est pas en voie d’extinction, simplement, elle se consomme sur d’autres écrans.
L’hyper consommateur est devenu une sorte de collectionneur d’expériences, comme Don Juan collectionnait les femmes.


Afin de maximiser leur audience, les chaînes de télé diffusent un flot croissant de programmes, dont la vocation n’est pas d’éduquer, d’élever les âmes et le niveau de conscience du public, mais essentiellement de le divertir. Dans la fameuse trilogie « informer, cultiver, divertir » qui fixait les rôles de la télévision de service public, c’est manifestement la dernière mission qui l’emporte… Créer du show et du sensationnel, privilégier le distractif au détriment du sérieux de l’information ; pour retenir l’attention du public et gagner la course à l’audience, tout doit devenir spectacle et même hyperspectacle. L’amusement, le rire, les jeux sont les grands vecteurs de la séduction télévisuelle.




POURQUOI CE DÉSIR DE DIVERTISSEMENT SE CONCRÉTISE-T-IL DANS LA CONSOMMATION TÉLÉVISUELLE ET NON DANS D’AUTRES TYPES DE LOISIRS AUX MÊMES EFFETS D’ÉVASION ?

GL La télévision reste un lien social et un objet de conversation. Mais ce n’est pas la seule raison. Je suis convaincu qu’on ne la regarde pas seulement pour avoir le sentiment de participer à une société, mais aussi parce que pendant un moment on peut échapper aux efforts (travail, pensée, responsabilité) qu’implique la vie collective. Ce qui compte pour le téléspectateur, c’est la levée des contraintes de la vie sérieuse, la volonté de déconnecter, la neutralisation des difficultés quotidiennes, la suspension des efforts qu’elle implique, et notamment ceux de la réflexion, de l’activité intellectuelle. La séduction télévisuelle consacre le triomphe de la paresse mentale, qui peut aller jusqu’à la passivité totale. La force d’attraction considérable de la télévision réside dans le fait qu’elle ne mobilise aucun effort, qu’il soit physique ou mental. Les images du petit écran séduisent d’autant plus qu’elles n’impliquent aucun travail, aucun effort réflexif ; elles flattent le plaisir de ne pas avoir à penser, de se dégager des responsabilités, de faire le vide, d’avoir à ne penser à rien.


vous parlez de paresse et de passivité. Cela va-t-il jusqu’à l’aliénation ?

GL Non, ce n’est pas le bon mot. Dans une société de mobilisation permanente, il y a une exigence anthropologique de liberté ou d’allégement. La vie humaine ne peut pas être tendue en permanence. Les gens savent que parfois ils consomment « idiot », mais c’est ce qui leur plaît. Cela correspond à quelque chose de plus profond, d’une envie de liberté, de légèreté, de décompresser. On entend parfois dire que la télévision, Internet, les jeux vidéo, la réalité virtuelle sont des instruments d’isolation, de fragmentation du social, d’enfermement de soi sur soi qui brisent la vie relationnelle. Je pense que c’est faux. De nombreuses études montrent que la vie relationnelle est plus large que dans les années 1950. Il n’y a jamais eu autant de concerts live, les restaurants sont pleins, le nombre de bénévoles donnant du temps aux autres a fortement augmenté, etc. En réalité, les liens « faibles » sur Internet se sont ajoutés aux liens forts.
LES GENS SAVENT QUE PARFOIS ILS CONSOMMENT « IDIOT », MAIS C’EST CE QUI LEUR PLAÎT.



l’entertainement est-il le diable comme l’en accusent certains ?

GL Certains intellectuels dénoncent constamment l’entertainment. Mais dans toutes les sociétés il y a eu – et il y a toujours – des fêtes, et on a toujours pratiqué des jeux, qui permettaient de sortir du quotidien. Pour moi, l’entertainment est moins un outil qui permet de se connecter au collectif qu’un instrument qui permet de se déconnecter des lourdeurs de la vie d’une société dans laquelle rien n’est facile. Certes, l’entertainment tel qu’on le connaît aujourd’hui avec ses excès n’est pas propice à la vie culturelle. Et la « valeur esprit », chère à Paul Valéry a disparu. Mais tant qu’il y aura un marché, il y aura une offre. Ce ne sont pas les grandes déclarations de certains qui mettront fin à la société d’entertainment. Si nos sociétés continuent à ne pas proposer d’autres figures de séduction, la séduction du facile l’emportera. La voie sera longue, mais le défi est exaltant : il faut redonner un statut à l’éducation, à la culture et à l’art. C’est le chantier du siècle.

Je voudrais en tout cas ici plaider la cause d’une autre séduction, que j’appelle une « séduction enrichie ». L’entertainment n’est ni le diable ni la barbarie. Pour Molière, La Fontaine, Perrault, Racine ou Corneille, le plus important est le plaisir du public. Écoutons Racine : « La principale règle est de plaire et de toucher : toutes les autres ne sont faites que pour parvenir à cette première.3 »

1. Philosophe, enseignant à l’université de Grenoble, Gilles Lipovetsky est aussi consultant à l’APM (Association Progrès du Management). Il est l’auteur, notamment, de L’Ère du vide (1983), L’Empire de l’éphémère (1987), Le Crépuscule du devoir (1992), La Troisième Femme (1997), Le Luxe éternel. De l’âge du sacré au temps des marques (2003), Les Temps hypermodernes (2004), Le Bonheur paradoxal. Essai sur la société d’hyperconsommation (2006), La Société de déception (2006), L’Écran global. Culture-médias et cinéma à l’âge hypermoderne (2007), La Culture-Monde. Réponse à une société désorientée (2008), L’Occident mondialisé. Controverse sur la culture planétaire (2010), L’Esthétisation du monde. Vivre à l’âge du capitalisme artiste (2013), De la légèreté (2015).
2. Hors-série Connaissance, Gallimard, novembre 2017.
3. Bérénice (1670), préface de Jean Racine.
Isabelle Musnik
Directrice des contenus et de la rédaction
 

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