« Dans une ville, ce qui est “smart”,
ce sont ses habitants »
PROPOS RECUEILLIS par
Frédéric THERIN
© DR
Docteur de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales et président de l’association Ars Industrialis pour une politique industrielle des technologies de l’esprit, le philosophe Bernard Stiegler dirige également l’Institut de recherche et d’innovation du Centre Georges Pompidou. [...]
 
Visiting professor à l’université de Londres (Goldsmiths College), professeur retraité de l’université de Technologie de Compiègne et professeur à l’université de Nanjing, il a écrit de nombreux ouvrages et travaille depuis plus de deux ans et demi sur un projet expérimental et contributif en Seine-Saint-Denis visant à repenser la redistribution des gains de productivité à l’heure de l’automatisation.


IÑfluencia Rares sont les philosophes qui s’intéressent à la ville. Pourquoi vous êtes-vous impliqué autour de cette thématique ?

Bernard Stiegler Je m’intéresse à la ville dans le cadre du programme international Real smart cities, qui met en œuvre une approche critique des programmes de smart cities – qui se développent également en Angleterre, en Irlande et en Équateur –, et dans celui d’une expérimentation territoriale lancée depuis deux ans et demi en Seine-Saint-Denis appelée Le territoire apprenant contributif, qui vise à repenser le modèle industriel, la Seine-Saint-Denis étant en pleine transformation avec le chantier du Grand Paris Express et les jeux Olympiques qui vont se tenir en 2024. J’enseigne enfin la philosophie à Nanjing, en Chine, et j’échange avec les architectes et urbanistes de l’université Tongji et avec l’Ereignis Institute, à Shanghai, ainsi qu’avec la China Academy of Arts de Hangzhou, où je travaille en direction des artistes, des designers et des architectes, cela en compagnie du philosophe chinois Yuk Hui.

les villes dépérissent parce que leur modèle de fonctionnement, fondé sur le triomphe de la grande distribution, s’est épuisé.



Comment s’est noué votre partenariat avec la Seine-Saint-Denis ?

BS En décembre 2013, à la suite du colloque « L’automatisation intégrale et généralisée », au Centre Pompidou, qui étudiait les dernières avancées de la data economy, des big data, du calcul intensif, du machine learning, des nouvelles formes de la robotisation… nous avons soulevé la question des conséquences de l’automatisation sur l’emploi. Des études, désormais bien connues du MIT et d’Oxford (dont on ne parlait pas encore en Europe), posaient que 47 % des emplois aux États-Unis seraient automatisables, 50 % en France et en Belgique. Le cabinet Roland Berger estimait pour sa part l’année suivante que trois millions d’emplois pourraient disparaître dans les dix prochaines années dans l’Hexagone. Face à ces anticipations (qui ne disaient pas que tous ces emplois seraient détruits, mais que beaucoup seraient automatisés, et une bonne part en effet détruite), la question était celle de la solvabilité économique du système dans son ensemble, c’est-à-dire de la redistribution d’une partie des gains obtenus par l’automatisation en vue de garantir la solvabilité des marchés, et cela par une autre voie que l’emploi puisque celui-ci était appelé à diminuer sensiblement. Aujourd’hui, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) pointe que 14 % des emplois pourraient être perdus sur l’ensemble de ses pays membres. Dans ce contexte, nous avons posé la nécessité de modifier progressivement les règles macro-économiques par la mise en place d’une économie dite « de la contribution » et basée sur un revenu contributif, l’idée étant de valoriser le travail en versant ce revenu hors emploi, mais sous condition d’emplois intermittents. C’était une sorte de transposition du régime des intermittents du spectacle en France à de nouveaux secteurs où cela se justifierait. Sur cette base, nous avons rencontré des industriels ainsi que le président de Plaine Commune, Patrick Braouezec, lequel nous a proposé d’engager un processus d’expérimentation territoriale visant à développer cette économie contributive basée sur le revenu contributif. La Fondation de France s’est engagée à nos côtés, puis d’autres partenaires comme Orange, Dassault Systèmes, la Caisse des dépôts et consignations, la Société générale, la fondation AFNIC et Emmanuel Faber, le dirigeant de Danone.

il faut revaloriser les savoirs dans l’activité industrielle en engageant un processus progressif de déprolétarisation revalorisant les métiers.



Cela peine à convaincre, bien que l’on accepte d’expérimenter… Que préconisez-vous ?

BS Il n’y a pas de recette. Il s’agit de mettre en œuvre une nouvelle rationalité économique en croisant et « fertilisant » deux problèmes : le temps gagné grâce à l’automatisation, et la nécessité de lutter contre les effets toxiques de l’ère Anthropocène. Le groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) aussi bien que le secrétaire général de l’ONU affirment que nous n’avons plus que huit ans pour changer de trajectoire si nous souhaitons limiter le réchauffement à 2 °C. Plus généralement, l’Anthropocène conduit à une augmentation massive de la pollution, à un effondrement de la biodiversité, et à des effets très problématiques induits par les technologies de l’information (dont l’addiction) et ceux que vient de dénoncer Amnesty International). Tout cela, si on tente de le décrire avec des catégories scientifiques, constitue une augmentation rapide et massive des taux d’entropie*. Cela signifie que si l’on veut inverser les tendances entropiques, il faut développer une économie basée sur la lutte contre celle-ci. La société industrielle telle qu’elle a émergé au xixe siècle est très entropique parce qu’elle consomme des énergies fossiles, mais aussi parce qu’elle détruit les savoirs en standardisant et prolétarisant les métiers.

Or, ce sont les savoirs qui rendent possible la lutte contre l’entropie. Actuellement, tous les métiers (des caisses de supermarché aux architectes, en passant par les médecins et les avocats) tendent à se trouver automatisés parce que les tâches ont été de plus en plus standardisées, ce qui a engendré l’entropie. Cela veut dire qu’il faut revaloriser les savoirs dans l’activité industrielle en engageant un processus progressif de déprolétarisation revalorisant les métiers. Notre conclusion consiste à dire qu’il faut tirer parti de l’automatisation pour donner la possibilité, secteur par secteur, de constituer de nouveaux savoirs au service de la lutte contre l’entropie, en mettant en place dans ces secteurs un revenu contributif bénéficiant aux travailleurs et aux investisseurs qui joueront le jeu de cette déprolétarisation.

Cela suppose de bien distinguer travail et emploi. Le travail se fait de plus en plus hors emploi. Les intermittents travaillent surtout hors emploi, pour devenir meilleur pianiste, en travaillant ses gammes, meilleur caméraman, en étudiant les nouveaux matériels, etc. C’est pourquoi ils sont recrutés à travers un contrat de subordination qui est un emploi temporaire au cours duquel ils valorisent le travail effectué hors emploi. De tels dispositifs décorrélant travail et emploi seront chaque fois plus nécessaires dans la lutte contre l’entropie. C’est ce que nous préparons en Seine-Saint-Denis dans les secteurs de la santé, de la construction, de l’alimentation, du recyclage, de l’énergie et de la mécanique. Ce sont ces réflexions qui nous ont rapidement ramenés vers les questions touchant la ville.

La ville de demain sera toujours plus numérique, mais ne sera bénéfique que si les habitants s’en emparent, et cela dès l’école.



De quelle manière peut-on lutter contre l’entropie, qui selon vous est au centre du problème ?

BS Un ingénieur m’a expliqué un jour que la numérisation allait profondément transformer le bâtiment. Des robots sont déjà capables de monter des murs en parpaings vingt fois plus rapidement qu’un ouvrier et ils pourront dans les prochaines années assembler des maisons tout entières. Le Building Information Modeling (BIM) est un dispositif de gestion des informations relatives à la conception, à la construction et à l’exploitation du bâtiment du point de vue de leur modélisation, de leur processus et de leur management. Ce modèle permet de tout définir avec des maquettes 3D. En équipant chaque parpaing, chaque brique, chaque fenêtre et poignée de porte avec des puces RFID, on transforme un édifice en une sorte de Lego géant qu’un robot, à terme, pourra assembler sans la moindre aide extérieure.

Le plus grand projet de smart city, qui a vu le jour à Séoul, ne marche pas très bien. L’automatisation à outrance de ce modèle fait que les habitants ne s’y sentent pas bien.



Cette numérisation va avoir d’énormes conséquences sur l’emploi. Comment compenser ces disparitions de poste pour ne pas provoquer une hausse brutale du chômage ?

BS Par exemple en modifiant les techniques de construction valorisant de nouveaux types de savoirs, et en formant de nouveaux compagnons au sens que ce mot a dans la construction depuis des siècles. En Seine-Saint-Denis, par exemple, l’argile, qui est très présente dans les sols, est considérée comme un déchet. Dans les chantiers, des tonnes de cette roche sédimentaire sont amenées par camion dans des décharges situées à une bonne centaine de kilomètres du département. Au-delà de l’impact environnemental de cette pratique, qui rejette dans l’atmosphère les tonnes de CO2 des poids lourds, l’argile devrait être plutôt utilisée dans les constructions, car il s’agit d’un excellent isolant avec des qualités thermiques exceptionnelles. Travailler l’argile demande beaucoup de main-d’œuvre, créons donc un nouveau métier autour de cette matière première pour compenser les pertes d’emploi liées à l’automatisation du BTP et en utilisant intelligemment les robots pour aider ces nouveaux compagnons. Nous réfléchissons avec le rectorat de Créteil à un programme visant à former les élèves de la 6e à la terminale aux nouvelles techniques de construction dans le cadre des JO de 2024 et du Grand Paris Express. Nous interfaçons le jeu vidéo Minecraft avec les bases de données géographiques et les données virtuelles de construction, comme l’a déjà fait Rennescraft à Rennes. Il s’agit de faire en sorte que les collégiens et lycéens, leurs professeurs et leurs parents s’approprient le devenir de leur territoire. La ville de demain sera toujours plus numérique, mais ne sera bénéfique que si les habitants s’en emparent, et cela dès l’école.

La ville du futur est celle qui parviendra à reconstituer du social.



Les politiques et les entreprises prennent-ils conscience de ce problème ?

BS Les choses évoluent très, très vite en ce moment. Nous travaillons à la fois avec des habitants, des enseignants, des associations, des artistes et des fondations, et dans le même temps des banques et des industriels nous soutiennent directement parce qu’ils sont très préoccupés de voir le modèle classique péricliter et pensent que nos actions vont plutôt dans le bon sens. Beaucoup d’élus et d’habitants ont soutenu le projet EuropaCity, qui devait créer 10 000 emplois, mais ce complexe commercial était voué à l’échec car imaginé sur un modèle datant des années 1970-80. L’immobilier d’entreprise aujourd’hui se porte mal. Je ne veux pas faire de généralités, mais le plus grand projet de smart city, qui a vu le jour à Séoul en Corée du Sud grâce au support notamment de nombreuses sociétés américaines, ne marche pas très bien non plus. L’automatisation à outrance de ce modèle fait que les habitants ne se sentent pas bien dans un environnement automatisé.


Que faire alors ?

BS Dans une ville, ce qui est smart, ce sont ses habitants. Depuis des années, les villes dépérissent parce que leur modèle de fonctionnement, qui date de l’après-guerre et qui était fondé sur le triomphe de la grande distribution, s’est épuisé. La ville de demain sera celle dans laquelle les habitants auront trouvé leur place. Le travail doit contribuer à transformer le cadre de vie, mais le travail n’est pas forcément de l’emploi. La ville du futur est celle qui parviendra à reconstituer du social. Récemment, trois membres fondateurs de Facebook ont claqué la porte de l’entreprise, car ils jugeaient que le réseau social créait de l’entropie sociale. Cette plateforme a développé un modèle cannibale dépassé qui s’autodétruit. On peut et on doit aujourd’hui créer un modèle plus complexe qui mette en valeur les spécificités locales et les singularités individuelles et collectives des individus. La technologie peut favoriser cela si on repense l’utilisation d’une manière assez fondamentale. Certains groupes souhaitent aller dans ce sens. Orange et Dassault Systèmes, qui sont très sensibles aux problématiques de l’économie contributive, soutiennent nos recherches.

*L’entropie est une notion de la physique apparue en 1865, et qui a été reprise en biologie en 1944, puis en théorie de l’information en 1948. L’augmentation du taux d’entropie dans un système dynamique, qu’il s’agisse d’un système physique, d’un système biologique ou d’un système social, aboutit à la destruction de ce système. L’Anthropocène, c’est cela à l’échelle du système Terre, que l’on appelle aussi la Biosphère. [Note de B. Stiegler]
frederic therin
Rédacteur
 
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