Ça y est, les affiches de campagnes sont sur les murs. Nous ne pouvons y échapper. Et si, au-delà des objectifs fixés par chaque parti, et des discours politisés que nous recevons, on essayait d'analyser et décoder le message envoyé par l'affiche et uniquement par l'affiche?
La tâche à laquelle la sémiologue Elodie Mielczareck, et Eva Madar, directrice de l' agence de communication Moon, se sont attelées, est originale. Les deux complices ont étudié les affiches de Nicolas Sarkozy, François Hollande, François Bayrou, Jean-Luc Mélenchon, et Marine Le Pen, et ont réalisé pour chacun une analyse factuelle, en étudiant le message reçu , et en établissant un commentaire et un verdict. «Nous avons voulu regarder en toute objectivité comment ils avaient emprunté des codes appartenant à d'autres univers, et essayer de comprendre si cela fonctionnait, ou non», explique Eva Madar.

Analyse factuelle: Le personnage ne nous regarde pas (pas d’interpellation directe) et esquisse un sourire : il ''sait'' (ce que c’est que d’être président), il est confiant. Le bleu (couleur de l’UMP) est omniprésent avec une pointe de complémentaire orangée pour réchauffer l’image.
On ne trouve aucune référence directe au parti, ni au candidat . Seule la France et son épithète flottent en lettres capitales blanches au-dessus de l’eau. «La mer, ici vraiment étale est utilisée pour symboliser le calme, la sérénité d’une mer d’huile après la tempête », soulignent les deux spécialistes.
Message reçu: La France doit être forte comme ''IL'' l’est, suivre le cap fixé car le plus dur est passé. Il le sait car il est président.
Commentaire: L’affiche joue sur la crédibilité d’un président sortant et bien que citant en toute lettre la France, elle montre un candidat tourné vers le reste du monde. Elle tente, par ailleurs d’évoquer un homme serein, confiant, ayant pris de la hauteur (cf le niveau de l’horizon) et dont la vision enjambe l’horizon. On relèvera cependant l’effet vigie qui scrute, veille aux frontières…
Verdict: Si l'objectif était d’apaiser et d’évoquer la sérénité ou de rappeler la stature d’un candidat président sortant, c’est réussi. S'il était de dire qu’avec le même commandant on continue sur le même cap mais avec une mer moins agitée, c’est réussi aussi.


Analyse factuelle: Une typo en capitales, plus austère que du bas de casse. L'attitude grave, austère du candidat du PS veut prouver avant l’heure qu’il détient le sérieux nécessaire à la fonction . Le regard est sur l’objectif, fixe, …un peu trop d’ailleurs, ce qui le rend inexpressif et crée un effet un peu hagard. Une pose très institutionnelle, presque scolaire qui évoque les photos officielles.
Le cadrage en portrait est classique, un peu court sous le noeud de cravate. « La hiérarchie donnée par la taille des mots est étonnante car elle met en avant le «quand» (c’est maintenant) et non le «quoi» (le changement) », commente l'étude. Le code couleur du PS (le rouge) n’est que très peu présent. Le décor de fond à la fois tramé, fondu et en noir et blanc… (façon sfumato) semble extrait d’une photo du début du siècle dernier. Il n’exprime rien si ce n’est de faire ressortir en contraste l’homme au premier plan et son incroyable sérieux.
Message reçu: Il est très direct car F. Hollande regarde dans les yeux la personne qui regarde l’affiche. «Je suis carré, cadré, sérieux, crédible, je me suis préparé à la fonction et à sa solennité. Je pose en président.»
Commentaire: L’affiche est assez froide, avec un effet un peu sépia, presque daté… La pose, raide et institutionnelle et le regard très figé du candidat n’illustrent guère la promesse de changement! «Le retour» (à des valeurs, à du sérieux, au respect de la fonction …) aurait été plus juste… par rapport à ce qu’on perçoit. Le candidat se met en scène en président façon portrait officiel et non en candidat, comme pour implanter la vraisemblance de cette possibilité. Une grande absente: la France
Verdict: Si l'objectif était d’évoquer le changement, c’est raté. S'il était de montrer la solennité, c’est réussi. On touche cependant, dans la projection qui est faite d’un candidat déjà en posture de président, à la limite entre «être pris au sérieux» et « se prendre au sérieux»


(Une nouvelle affiche a été présentée pendant le dernier meeting du Modem)
Analyse factuelle: L’affiche défie les lois de la proportion en adoptant des codes de photos de cinéma. D’acteur plus exactement (façon Harcourt), avec une présence du candidat sur 85% de l’affiche. Le président du Modem sourit et ne regarde pas l’objectif.
La photo semble saisie en situation, sur le vif, en mouvement et non posée. Cela pourrait créer un effet de proximité mais on ne sait pas bien avec quoi, car il n’y a pas d’arrière plan suffisant pour comprendre un contexte. L’empreint aux codes du 7è art est confirmé par un visuel presque en noir et blanc hormis le paraphe Modem, et la promesse manuscrite peu lisible du candidat, façon autographe. L’ensemble est sobre, voire austère (comme le programme du parti), hormis le sourire de F. Bayrou (comme pour contre-balancer).
Le nom du candidat est rappelé, à 2 occurrences. La formule « un pays uni » est impersonnelle (plutôt que «mon» pays uni, «notre» pays uni) et indéterminée (au lieu de «une France unie»).
Message reçu: Avec LUI, l’homme à qui rien ne résiste, on y va, on s'attaque ensemble aux problèmes. Ça va être austère mais faisons comme LUI, gardons le sourire.
Commentaire: Une version revisitée de: «Rien n’est impossible à l’homme de bonne volonté». Un traitement si focalisé (au sens propre comme au figuré) sur le candidat qu’il semble au final qu’il faille rattacher «Rien ne lui résiste» davantage à «François Bayrou» qu’à « un pays uni».
Verdict: Si l'objectif était de faire un hommage à une pub de parfum pour homme, c’est réussi. S'il était de dire qu’ensemble tout devient possible … c’était déjà pris!


Analyse factuelle: La candidate du Front national regarde l’objectif et interpelle donc directement le lecteur / récepteur. Elle a une position et une expression équivoque ou plus exactement plurivoque, à la fois maternelle et enfantine, de séduction et de défiance, presque amusée.
La construction de l’affiche, le cadrage et la pose ne sont pas classiques et cherchent à créer la proximité (elle se penche sur / vers nous). L’affiche tient en 2 éléments : la candidate et la Typo (en bas de casse qui confirme l’effet de proximité). Le point d’exclamation, qui est propre à la fonction émotive du langage, confirme l’adresse directe et la défiance. Les 3 couleurs de la France sont représentées et la France est nommée.
Message reçu: Le message est en adresse directe car il regarde dans les yeux la personne qui est face à l’affiche. «Je suis là, je suis maternelle, je suis jolie (je ne suis donc pas le diable), je vous regarde, j’assume qui je suis et ce que je dis. Et vous, assumerez vous, de dire OUI?»
Commentaire: La charge incontestable de l’affiche c’est le OUI. C’est un miroir tendu ou une conjurati on proposée sur la célèbre Une de Libé en 2002… On a juste remplacé un vieil homme inquiétant par une jeune femme séduisante, le fond sombre par un fond clair et le NON par un OUI.
Verdict: Si l’objectif était d’évoquer le score de 2002 puis, par des codes revisités et une candidate plus photogénique, d’exhorter à transformer le NON en OUI en l’assumant pleinement, c’est réussi


Analyse factuelle: l’affiche reprend le nom du parti et celui du co-Président du Parti de Gauche. Sans surprise le rouge est omniprésent à + de 50%. Le candidat du front de gauche ne regarde pas l’objectif.
Il a une expression très inspirée et un regard qui part au loin… le menton levé. Le texte lui, est en adresse directe, en mode impératif.
Message reçu: Prenez le pouvoir et donnez le lui.
Commentaire: Une affiche relativement sobre, bien qu’évoquant immanquablement une iconographie communiste notamment due à la dominante de rouge. C’est un appel au peuple et à sa responsabilité. Le candidat est présenté sous la bannière de son parti dont le logo porte l’affiche. Cette hiérarchie est en cohérence avec la promesse: c’est au peuple du Front de gauche de prendre le pouvoir, pas au candidat
Verdict: Si l’objectif était d’évoquer au premier coup d'œil les codes communistes et à la première lecture l’appel à la révolution et le collectif, c’est réussi.


Analyse factuelle: C’est la seule affiche de candidat cadrée en plan américain... qui intègre donc le personnage dans son environnement, paradoxalement pauvre au demeurant. Le cadrage, la constrution, les couleurs pastelles et complémentaires (mauve / vert , jaune) et la blondeur de la candidate, évoquent le monde de l’enfance et la construction d’une couverture d’héroïne de BD.
Cet effet est renforcé par les étoiles, les fleurettes et les petits soleils en illustration. Le logo du parti est présent mais peu visible. La candidate retire ses lunettes pour effet plus doux et interpelle du regard l’objectif en souriant. L’atitude est confiante bien que rendue un peu irréelle par les éléments d’habillage de l’affiche. Le claim, la promesse n’en est pas une, c’est une formule «pléonasmique» qui se rattache aussi bien au parti qu’au candidat.
Message reçu: Le message est en adresse directe car il regarde dans les yeux la personne qui contemple l’affiche. «Me choisir moi, c’est choisir l’écologie... mais rien d’autre»
Commentaire: Cette évocation d’héroïne enfantine (idéaliste, intrépide et décidée) est cohérente avec l’aspiration environnementale du parti. L’absence d’environnement derrière la candidate sur l’affiche reste remarquable.
Verdict: Si l’objectif était de mettre en avant les valeurs de l’enfance et la douceur, c’est réussi. S'il était d’évoquer la naturalité et l’environnement, c’est raté.

Raphaël Legrand
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