A trois jours du premier tour nous ne pouvons garantir qui sera en tête dimanche soir. Il demeure une incertitude sur la ou le troisième, et nous ignorons s’il y aura 4 ou 5 candidats au-dessus de 10%
Nous savons déjà que ce scrutin présidentiel, fruit d’un contexte de crise majeure, ne ressemblera à aucun autre. Il conjugue en effet de manière inédite:
• une logique de concentration des votes sur un nombre limité de candidats, (9 votants sur 10 s’apprêtent à voter pour l’un des 5 candidats les mieux placés) ;
• une bonne résistance des deux favoris, François Hollande et Nicolas Sarkozy étant tous les deux au-dessus de 25% des intentions de vote. C’était déjà le cas en 2007 mais pas en 2002, ni lors des deux présidentielles précédentes
• Une vague contestataire qui s’exprime aussi bien à l’extrême-droite qu’à la gauche de la gauche. Marine Le Pen fera bien mieux que son père en 2007, Jean-Luc Mélenchon obtiendra le premier score à 2 chiffres d’un candidat de la gauche non socialiste depuis Georges Marchais.
Nous observons donc, comme en 2002, une poussée des extrêmes (et probablement de l’abstention) mais pas la dispersion des voix, et la faiblesse des partis de gouvernement qui a accouché du 21 avril. Nous mesurons la même concentration des voix qu’en 2007, mais à la place de l’émergence d’un centre fort, nous constatons la poussée des extrêmes. Et si elle se confirme, la présence de deux candidats de gauche parmi les quatre premiers est une situation qui ne s’était pas produite depuis l’élection présidentielle de 1981.
Un clivage gauche droite et un front du refus
Avec un François Bayrou en retrait, nous aurions une version inédite de la « bande des quatre » avec deux gauches et deux droites, qui représentent bien les tensions qui traversent la société française, autour de deux questions :
- Les solutions aux crises de notre société (crise économique, crise de confiance, crise de la représentation, crise du vivre ensemble) sont-elles de gauche ou de droite ?
- Face aux défis de la mondialisation et devant les difficultés de la France à se construire un destin gagnant au sein de l’Europe, faut-il s’adapter ou résister ?
Le clivage gauche droite n’a pas souvent été aussi net entre les propositions des principaux candidats, s’appliquant de manière cohérente sur la plupart des sujets : organisation du monde du travail, modèle redistributif, place des services publics, immigration, évolutions des modes de vie. Et les logiques de triangulations sont beaucoup moins présentes qu’en 2007 ou en 1995. Les deux candidats qui font la course en tête semblent plus préoccupés de rassembler leur camp que d’aller piocher des thèmes ou des propositions dans le camp d’en face.
A ce clivage gauche droite s’ajoute un autre clivage, lui aussi relativement enfoui en 2007, qui est l’écho du référendum de 2005. Celui du rapport à la mondialisation et à l’Europe, à l’économie de marché, qui se superpose facilement sans lui correspondre tout à fait, à un clivage système / antisystème, ou un clivage peuple / élite.
Cette double articulation gauche/droite et adaptation/refus suffirait à elle seule à expliquer les difficultés de François Bayrou, voire la plongée d’Eva Joly : ceux qui s’en sortent le mieux en cette fin de campagne sont les quatre candidats qui occupent les positions les plus claires dans les quatre cadrans dessinés par ces deux axes.
Une logique d’alternance dans un contexte de prudence
Malgré la vigueur du front du refus, les deux favoris semblent hors de portée de leurs poursuivants. Cette situation peut aussi s’expliquer par le contexte de crise. Rappeler la gravité de la crise comme l’ont fait les ténors de l’UMP et son candidat, est un atout pour Nicolas Sarkozy, capitaine expérimenté dans la tourmente. Mais il se peut que la crise rende également service à François Hollande. Il est le candidat de l’autre grand parti de gouvernement dont l’arrivée au pouvoir ne provoquerait pas dans notre système politique le grand chamboulement que beaucoup attendent, mais que d’autres, sans doute plus nombreux encore, jugeraient aventureux dans un tel contexte.
Si cette logique de prudence persiste, il ne subsistera plus qu’un clivage dimanche, le clivage gauche droite. Et ce que mesurent pour l’instant les sondages, c’est une logique d’alternance où à la fois la gauche est forte au premier tour, et où en son sein, le front du refus se rallie sans difficulté à François Hollande.
Ce qu’il faudra surveiller de très près dimanche soir, n’est donc pas l’ordre d’arrivée des deux premiers mais le total des voix de gauche.
Emmanuel Rivière / @emmanuelriviere
Directeur du Département Stratégies d’Opinion de TNS Sofres
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