déjà 2012

Le paradoxe Bayrou ou quand la sauce béarnaise ne prend pas

Publié le 07 mars 2012
Le paradoxe Bayrou ou quand la sauce béarnaise ne prend pas

François Bayrou est aujourd’hui une des personnalités les plus populaires de la scène politique nationale. Son image se structure autour de marqueurs forts en cohérence avec les attentes des Français. Présidentiable crédible, il est considéré comme un de ceux qui comprennent le mieux les problèmes, et incarnent le changement, et se trouve crédité d’une réelle volonté de le mettre en œuvre…

 

 

Son attention aux enjeux économiques et européens et son diagnostic précoce sur la dette le rendent légitime. Ses propositions sont loin d’être les plus connues mais, quand elles le sont, comptent parmi les plus appréciées. Son attractivité est indéniable : il est aujourd’hui l'un des deux candidats pour lesquels les Français excluent le moins de voter. Avec le grand favori.

 

Et pourtant, pourtant… On note pour l’heure une faible cristallisation et conversion de ces éléments en intentions de vote. Après un départ en campagne tonitruant à la mi-décembre, qui l'a vu plus que doubler son score dans les intentions de vote pour atteindre 12 à 14 % à la mi-janvier, le candidat centriste montre un essoufflement à moins de 7 semaines du scrutin, alors qu’à la même époque, il y a 5 ans, partant de beaucoup plus loin dans l’opinion, il connaissait une poussée fulgurante pour dépasser les 18% d’intentions de vote.

 

Tous les ingrédients sont là mais la sauce béarnaise ne prend pas et la troisième fois ne se profile pas comme la bonne. En tout cas pas encore. Plusieurs éléments d’explication s’enchainent et se renforcent les uns les autres qui, pour beaucoup, viennent de la nature de la campagne actuelle.

 

 

Une campagne de positions

 

Il faut dire qu’en 2007 la campagne électorale avait un tout autre visage. Et un vivifiant parfum de nouveauté voire de rupture : absence de sortants, primo-accédants dans des rôles de premiers plans, moyenne d’âge des prétendants plus basse, candidate féminine en position d’éligibilité et surtout confiance retrouvée dans la capacité d’action politique. 2007 était une campagne de désir où les candidats étaient en bonne part choisis pour eux-mêmes et pas par défaut. Une campagne en phase avec une époque de mutation, de ré-invention individuelle et collective. Que cela passe par le volontarisme et l’autorité, la démocratie participative ou encore le dépassement des clivages partisans traditionnels. Il en va tout autrement en 2012. Le contexte de crise a traumatisé le pays et considérablement attaqué les marges de manœuvres réelles et/ou perçues du politique.

 

Au-delà des personnalités, les candidats peinent à rendre visible leur vision, leur projet pour le pays. Et, comme de promesses il ne semble pas question étant donnée la situation budgétaire, les camps s’affrontent de façon très traditionnelle sur la régénérescence des réflexes idéologiques et catégoriels. Une guerre de tranchée qui laisse peu de place à un espace centriste qui ne pré-existe que peu à l’élection[1]. 2012 est une campagne de positions et non de mouvement. Une campagne de réalisme et sans illusions. En cela, elle ne favorise pas l’émergence d’une dynamique semblable à 2007 qui, pour François Bayrou, s’était faite sur l’expansion, la conquête et la synthèse assez inédite de catégories hétéroclites réunissant des trentenaires aux agriculteurs en passant par les enseignants…

 

 

Une campagne référendaire

 

Conséquences : les candidats ne sont pas tant choisis pour eux-mêmes que pour le rempart qu’ils font à l’autre. Et « l’autre avec un grand A » c’est avant tout le Président sortant qui a saturé et obsédé l’espace politico-médiatique pendant 5 ans. A bien des égards, cette élection fait figure de referendum pour ou contre Nicolas Sarkozy, pour ou contre l’alternance qui, faut-il le rappeler est quasiment la norme depuis 1981[2]. « Le changement » est d’ailleurs devenu le slogan de celui qui, aujourd’hui, semble incontestablement le plus efficace pour porter cette alternance : François Hollande, candidat d’une gauche à qui, inversement, Nicolas Sarkozy paraît le plus à même de faire barrage. Bipolarisation donc, « Sarkollandisation » pour François Bayrou dont on comprend qu’il la fustige tant elle lui nuit.

 


Une campagne sans suspens

 

Antisarkozysme, volonté d’alternance, souvenir du 21 avril renforçant le vote utile : le reflet en est radical dans les sondages. On observe même un cas de figure inédit sous la Vème république : jamais un candidat sortant n’a été donné battu au second tour avec l’écart que l’on mesure depuis des mois maintenant. A tel point qu’il paraît très compliqué d’inverser cette tendance et que tout semble joué. Or dans une campagne électorale, ce qui créé la surprise focalise l’attention. Et dans la campagne bien plus ouverte de 2007, cette surprise était… François Bayrou lui-même. Son émergence inattendue avait entrainé une attention médiatique qui, à mesure que sa notoriété croissait, avait elle-même fait croître l’intérêt et les intentions de vote en sa faveur.

 

Aujourd’hui, après une hypothèse de match à 4 qui a tourné court, c’est le duel Hollande-Sarkozy qui est surmédiatisé. Et, dans ce contexte, tout se passe comme si la seule vraie surprise consistait dans la possibilité pour Nicolas Sarkozy de finalement se trouver en position de l’emporter. Croisement de courbes, pas croisement de courbes : les observateurs sont suspendus à cette éventualité. Et pendant ce temps là, le candidat Bayrou connaît une petite dépression médiatique, portant de surcroît le stigmate de l’éternel troisième que l’opinion n’a pas beaucoup vu pendant cinq ans.

 

 

Une campagne dure

 

Dans ce contexte, le Président sortant est en posture difficile, contraint à être offensif, taper fort et dur. Face à cette quatrième occasion à ne pas manquer, la gauche aussi se trouve dos au mur. Et si elle développe un discours de refus de l’affrontement, c’est bien souvent à coup de prétérition et dramatisation outrée. Dramatisation et outrance qui sont aussi le registre de deux autres candidats qui, eux, résistent bien dans les sondages. Face au duo Hollande Sarkozy, Marine Le Pen et Jean-Luc Melenchon incarnent l’antisystème. Mais un antisystème plus clivant, plus net, plus impactant que l’antisystème « soft » de François Bayrou qui n’a pas encore trouvé son « ton » 2012. Et tout se passe comme si, pour l’heure, ce qui construisait en 2007 sa force d’outsider hors système, François Bayrou le payait, sans cesse interrogé sur ses éventuels penchants à droite ou à gauche.

 

 

Une campagne subie

 

Installé dans le paysage politique, en quelque sorte banalisé, François Bayrou doit finalement affronter, dans ce contexte difficile, ce que lui épargnaient peut-être la tonalité de la campagne 2007 et l’effet galvanisant de la surprise qu’il représentait alors. Il doit gérer le temps, rythmer sa campagne. Il ne peut seulement être en réaction et doit lui aussi « faire l’agenda ». Or force est de constater qu’aucun événement marquant n’a vraiment émaillé sa campagne depuis le « made in France » lancé fin 2011.

 

 

Le candidat de substitution

 

Alors c’est vrai, bientôt on connaîtra les candidats qualifiés, très bientôt les compteurs des temps de parole vont être remis à zéro et tous les candidats en quelque sorte sur un pied d’égalité. La campagne va alors prendre une autre forme et on sait que l’opinion peut bouger très vite. Pour autant, François Bayrou ne peut vraiment espérer remonter et gagner que si l’un des deux principaux candidats s’effondre. Et deux choses vont finalement être déterminantes pour qu’il espère prendre l’ascenseur de la crédibilité qui pourrait tout à coup le faire se substituer à l’un des ceux-ci. Deux équations complexes qui tout particulièrement interrogent François Bayrou par rapport à ses deux adversaires qui ont bien compris que ces qualités feraient leur force.

 

Face à un Nicolas Sarkozy qui fait du dynamisme une vertu cardinale, la modération qu’incarne François Bayrou est-elle une énergie suffisante ? Face à un François Hollande qui se place en rassembleur des Français mais aussi d’un appareil politique puissant, avec qui gouvernerait-il ? Car aux yeux de l’opinion, il lui manque encore la dream team, la vision de l’équipe gouvernementale dont, en 2007, on pouvait penser qu’elle s’agrégerait facilement une fois la victoire acquise.

 

 

Guénaëlle GAULT/ @laguirlande

Directrice du Département Stratégies d’Opinion de TNS Sofres



[1] Le taux moyen de Français qui se disent sympathisants Modem s’élève à 4% en 2011

[2] Exceptions faites de 1995 et 2007, au prix de duels fratricides et prises de distances « historiques »










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