déjà 2012

L’art de la petite phrase politique…

Publié le 25 janvier 2012
L’art de la petite phrase politique…

Formatée pour être reprise par les médias, la petite phrase est à la politique ce que le mot d’esprit était aux salons des XVIIIe et XIXe siècles et ce que le slogan fut à l’affichage politique des années 80 : une façon de se distinguer et de synthétiser son message.

 


Un art inégal



Suite au meeting de François Hollande au Bourget, François Baroin s’est dévoué pour critiquer une prestation saluée par la presse : “Dire qu’on est contre le monde de la finance, c’est aussi idiot que de dire qu’on est contre la pluie ou le brouillard”. Un mot un peu faible – et sans doute trouvé avec difficulté – mais incontestablement plus sérieux si on le compare au tollé qu’avait suscité le même ministre de l’économie lorsqu’il avait accusé la gauche d’avoir “pris le pouvoir par effraction en 1997″ ou jugé que Michèle Alliot-Marie, après sa démission forcée du gouvernement, conservait “toute sa légitimité à Saint-Jean-de-Luz”. Le socialiste Claude Bartelone n’était pas non plus, il est vrai très inspiré, quand deux jours plus tard, il s’est employé à dénoncer le “candidat du fric” par opposition au “candidat du peuple”. Pas très original…

 

 

Un exercice obligé


Mais l’art de la petite phrase est ainsi : comme tout exercice obligé, le plus inattendu y cotoie le plus banal. Chaque matin, les responsables politiques doivent se creuser la tête et résumer d’une formule l’essentiel de leur message. Certaines petites phrases filent la métaphore (“Le précédent de 2002? C’est un extincteur de débat” de Jean-Pierre Chevènement), se réfèrent à l’histoire (“Le premier Sarkozy a été le Bonaparte de la rupture” de Alain Madelin) ou à la culture populaire (“Il y a Babar d’un côté. Moi je préfère Astérix” de Luc Chatel). D’autres empruntent la forme (beaucoup) plus plate de l’évidence et du bon sens («Je trace mon sillon, je porte un projet” d’Eva Joly ou “Le discrédit de l’adversaire ne fait pas une stratégie politique” de Pierre Moscovici).

 

 

Ni une insulte, plus qu’un mot d’esprit


La petite phrase a ceci de particulier qu’elle est toujours publiquement formulée et qu’elle peut être cruelle mais jamais injurieuse. Elle ne peut donc être ni sexiste, ni raciste, ni antisémite. Elle n’est pas non plus un mot d’esprit formulé dans l’intimité d’une conversation off et rapporté par un ou des témoins. En privé, François Mitterrand (comme Charles de Gaulle) avait le sens de la formule cruelle. A titre d’exemple, il qualifiait Edouard Balladur de “bourreau chinois au lacet de soie” et jugeait que l’ambition de Jean-Pierre Chevènement était de “faire un faux parti communiste avec de vrais petits bourgeois”. La parole se libérant avec le temps, les Français découvriront bientôt que François Fillon et François Hollande ont autant le sens de l’humour que de la répartie ce qui, pour un public non avert, n’a encore aujourd’hui rien d’une évidence.

 

 

Les artistes de la petite phrase

 

En tant que spectacle de scène, la petite phrase à ses artistes reconnus. André Santini s’en est fait une spécialité (même s’il en réserve beaucoup à ses amis) et se voit régulièrement récompensé par le Prix «Press club, humour et politique». On lui doit notamment : “Barre c’est mon compagnon de chambre, il dort à côté de moi à l’Assemblée nationale”. “Dans un style plus populaire, Charles Pasqua et Georges Frèche se sont également beaucoup illustrés même si leurs sorties ne faisaient pas rire tout le monde. De Laurent Fabius, le premier avait dit : “il est au Premier ministre ce que le Canada Dry est à l’alcool” et dit de François Mitterand qu’il “garde l’Etat comme d’autres gardent la chambre”. Quant à Georges Frèche, on se souviendra de ces “saillies” parfois droles, souvent douteuses sur les électeurs, le PS ou Martine Aubry.

 

 

Un art difficile à manier


Mais pour la majorité des politique, la petite phrase comme art de l’attaque est un exercice difficile qui peut aussi facilement décridibiliser son auteur que ridiculiser un adversaire. Ministre en quête de notoriété, Frédéric Lefebvre est bien placé pour le savoir. Souhaitant afficher la diversité de ses centres d’intérêt, il manque son objectif en confondant une oeuvre littéraire et une chaîne de vêtements. Pour en avoir fait un mode de communication à part entière (sans doute inspiré en cela par son expérience dans le marketing), Jean-Pierre Raffarin a même donné son nom pour désigner des petites phrases caractérisées par leur platitude, voire leur ridicule : les ”raffarinades”. Certaines ont marqué les esprits comme “Notre route est droite mais la pente est raide” ou encore “Tant que le navire n’a pas heurté l’iceberg, la croisière continue”. Un article de wikipedia leur est consacré et en dresse un liste exhaustive. C’est dire !



Un sujet très sérieux


On ne saurait donc trop inciter à la prudence et dissuader toute improvisation. Pour se préparer et d’imprégner de l’art de la petite phrase, on pourra se reporter à notre sélection. On pourra aussi se reporter au numéro de la revue Communication & Langage dont le sommaire est consultable ici. Ceux qui manquent de temps et souhaitent aller directement à l’essentiel se reporteront à l’interview de Christian Delporte, professeur d’histoire contemporaine et directeur de la revue Le temps des médias, sur l’évolution de la parole politique. Selon cet universitaire, “les hommes politiques qui dominent aujourd’hui sont des hommes de répartie.”

 

Enfin, pour tous ceux qui jugent plus prudent de maîtriser les ressorts fondamentaux du discours médiatique avant de s’essayer à la petite phrase, nous ne saurions trop conseiller la lecture de la très brillante analyse de Yvan Couronne sur Slate.fr : “Le bal des petites phrases”. C’est ici. Après sa lecture, vous saurez recourir à bon escient aux “supporters fantômes”, invoquer “le débat salutaire” ou vous opposer à des “contradicteurs idiots”. Une première étape indispensable.

 

 

 Franck Gintrand

 lefilrougedelopinion.com

 

 

 

 

 








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