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Lionel Zinsou : « L'Afrique invente des nouveaux usages sociaux »


Publié le 19/06/2017

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Ancien Premier ministre du Bénin, Lionel Zinsou est le chef de file d'une école de pensée, l'afro-optimisme. Fondateur d'AfricaFrance, il nous explique les fondements de son plaidoyer pour un continent en pleine mutation.

 

Economiste franco-béninois, ancien banquier d'affaires puis PDG du fonds d'investissement européen PAI Partners, Lionel Zinsou a été Premier ministre du Bénin de juin 2015 à avril 2016. Auteur avec Hubert Védrine, en 2013, d'un rapport sur les enjeux économiques en Afrique, ce chantre enthousiaste de l'afro-optimisme est très impliqué dans la promotion du renouveau de l'économie d'un continent d'avenir qui change et fait face à de multiples défis.

 

Invité de l'African Cristal Festival à Marrakech, en mai dernier, Lionel Zinsou a déroulé sur scène son plaidoyer pour l'Afrique qui innove et se transforme. Chef de file d'une certaine école de pensée, il a expliqué son afro-optimisme. INfluencia a voulu développer un peu plus et parler également d'AfricaFrance, qu'il a créé. Entretien.

 

 

INfluencia : sommes nous réducteurs si nous disons que les deux leviers principaux de l'afro-optimisme sont, primo, une prise de leadership dans un certain usage des innovations technologiques et, secundo, un changement de paradigme dans l’investissement, passé de l'offre à un ciblage précis d'une demande ?

 

Lionel Zinsou : je suis parfaitement d'accord avec le premier point. Il se trouve que nous sommes aujourd'hui capables en Afrique d'utiliser les technologies pour résoudre des problèmes fondamentaux. Le digital, les énergies renouvelables, certains développements médicaux comme la télé-médecine, ou bien le croisement entre numérique et éducation, comme les Mooc, vont changer l'Afrique parce que tous ces vecteurs répondent exactement à ses besoins. Quand vous avez des millions d’enfants à scolariser chaque année, l'accès à des technologies nouvelles à coûts marginaux très faibles, change complètement la donne. Même chose pour la santé, pour l’accès à l’énergie et aux financements. Si vous voulez, l'Afrique invente des solutions qui ne sont pas du tout en usage dans les pays développés. Elles sont déjà beaucoup plus familières en Chine, en Inde et dans toute une partie du monde qui inventent des nouveaux usages sociaux de la technologie. Pour la fierté du continent c’est très important de se dire que nous sommes les premiers dans notre genre, que nous faisons des choses que les autres n’ont jamais fait et qui sont plus efficaces que des modèles qui seraient importés des pays développés. Donc oui, pour répondre à votre question c’est évidemment un moteur de croissance très important et une racine d’optimisme primordiale.

 

Maintenant en ce qui concerne les investissements, ce qui est très important c’est que nous allons pouvoir commencer à investir dans des activités qui créent de l’emploi. Jusque-là nous avons été obligés d’utiliser tout le capital disponible pour construire des infrastructures car on nous a laissé un continent non équipé : pas d’hôpitaux, pas d’infrastructures sociales, pas d’écoles en nombre suffisant, pas de ports, de routes, ni d’électricité. En 2017, 70% des Africains sont encore dans l’obscurité. Or, quand vous devez financer de l’équipement, de l’énergie, de l’accès à l’eau, vous ne créez pas d’emplois, ce qui pose un problème terrible pour la jeunesse. Maintenant que nous sommes un peu mieux équipés, nous pouvons commencer à investir plus dans les services, pour l’hôtellerie, pour les industries de transformation et là vous avez des gisements d’emplois. L’investissement va commencer à être utile socialement par l’emploi.

 

 

IN : nous avons récemment publié un article sur la start-up franco-béninoise, Power-on, qui se donne pour mission d'électrifier les villages reculés du Bénin. Cet exemple d'usage social, par le privé, des nouvelles technologies vous concerne donc directement. Pensez-vous globalement qu'en Afrique, les Etats vont se décharger de leur rôle dans les investissements et le R&D dans les nouvelles technologies ? vont-ils reprendre la main ? ou bien va-t-il se mettre en place une complémentarité entre public et privé ?

 

L.Z. : il y a une chose très simple à considérer : les Etats ne peuvent pas augmenter encore leur part dans le financement en s’endettant pour redéployer des fonds. Ensuite, nous avons une fiscalité faible en Afrique. Au lieu que les Etats collectent le tiers ou 40 % de la richesse nationale par l'impôt comme dans les pays riches, ils ne collectent qu'entre 15 à 20 %. Nous devons donc taxer nos propres importations et rendons nos exportations moins compétitives. Par exemple, au Bénin, le coton constitue la principale exportation, et il est taxé à sa sortie parce que c’est une source de captation de la matière fiscale. Quand vous levez 15 à 20 % de la richesse nationale pour la redéployer en dépenses publiques, vous ne pouvez pas assurer tout ce que l’Etat doit assurer, c’est à dire l’éducation, la santé, les fonctions régaliennes, la sécurité, la mobilité,. Ce n’est pas possible. L'Afrique va donc être obligée d’utiliser beaucoup plus massivement qu’ailleurs le secteur privé, y compris pour des missions et des équipements d’intérêt général.

 

Egalement pour trouver des nouveaux modèles économiques car c’est clair que c’est le privé qui crée des emplois. Il va prendre en charge beaucoup de secteurs qui, dans d’autres pays, sont assurés par les Etats. Cela risque de prendre 20 ans pour que nos Etats aient une fiscalité adaptée, d'ici là ils auront un rôle important de création d’un cadre d’environnement des affaires. C'est ce que font déjà très bien le Maroc, le Rwanda, la Côte d’Ivoire, la Tunisie et Maurice, par exemple. Dans la réalité toute la charge du développement est maintenant sur les épaules d’une coalition d’acteurs que sont les ONG, les associations, les fondations… Dans la santé, la Fondation Gates est aujourd'hui plus importante en Afrique que tous les Etats réunis. Elle investit aussi beaucoup dans les progrès agricoles et dispose d'un programme énergétique incroyable. C’est clairement un grand changement.

 

 

IN : est-ce que la sociocratie ne serait pas une des grosses révolutions africaines ? c’est-à-dire la reprise d’une certaine influence par la base par l'usage des réseaux sociaux, qui inverseraient donc le système pyramidal classique qui veut que le haut décide du bas ?

 

L.Z. : vous voyez cela dans tous les pays où vous avez une espèce de transition politique. Quand vous êtes une dictature, aujourd'hui, vous savez contrôler la presse mais vous ne savez plus contrôler les réseaux sociaux. Quand vous voulez truquer les résultats des élections, c'est plus compliqué. C'est pour cela qu'il y en a de moins en moins en Afrique, parce que vous avez des scrutateurs équipés, parce que vous connaissez les résultats non pas trois semaines après, le temps de les manipuler, mais immédiatement parce que vous consolidez les résultats bureau par bureau avec les moyens de transmission numérique. C’est beaucoup plus difficile de confisquer la démocratie à partir du moment où il existe les réseaux sociaux, surtout que la jeunesse africaine est née avec le digital. C’est l’Afrique du millénium, c’est l’Afrique de cette génération qui a beaucoup plus de moyens de résister aux abus du pouvoir.

 

 

IN : donc cette Afrique pionnière dans le digital ne peut être que démocratique ?

 

L.Z. : il faut faire attention parce qu’il y a aussi des tendances big brother dans le numérique, une certaine monopolisation de la connaissance par le big data. Ce serait triste de passer de la dictature politique à la dictature des GAFA. Nous aurions une espèce de domination d’Amazon, de Facebook, de Google… Il faut faire attention. Il y a aussi là des tendances totalitaires et il faut lutter contre en imposant des régulateurs.

 

 

IN : justement, comment l'Afrique peut éviter de refaire les mêmes erreurs que l'Occident, piégé par le targeting publicitaire à outrance et la surveillance de masse par la data ?

 

L.Z. : on sait très bien qu’il y a des risques pour les libertés publiques d’une monopolisation des données et dans les vecteurs de l'information. On sait également quelles sont les bases juridiques de la réglementation mais elles s’inventent collectivement, avec la communauté internationale. Ce n’est pas plus simple pour les Français ou les Américains de réguler cette nouvelle économie donc l'Afrique n’est pas en retard en termes de régulation. Nous participons à la construction de cette régulation internationale. Ce n’est pas un long fleuve tranquille car en face ce sont des forces et des intérêts considérables. Il y a de tout sur les réseaux sociaux, des fausses informations manipulées comme une capacité à mobiliser. Regarder les évènements politiques récents en Afrique, ils ont souvent été conduits par une jeunesse connectée

 

 

IN : quel est le rôle d'AfricaFrance dans le développement et l'innovation à l'africaine ?

 

L.Z. : AfricaFrance est un réseau social d’entreprises qui repose sur l’idée que les Etats ne peuvent pas tout. Si nous voulons accélérer la croissance, cela passera par les entreprises, les associations et les collectivités locales. Je crois beaucoup que les maires des grandes villes d’Afrique sont les acteurs essentiels de la transformation et la modernisation africaine. Quand j’étais étudiant, j’apprenais qu’il y avait deux villes qui avaient plus d’un million d’habitants en Afrique. Aujourd’hui les étudiants apprennent qu’il y en a 70 et que plusieurs pays dont le Maroc, ont plusieurs villes millionnaires. Donc les patrons de ces ensembles, qui sont très près des populations locales, sont souvent dans des processus plus démocratiques qu’au niveau des Etats centraux. Ce sont des acteurs essentiels.

 

AfricaFrance rassemble donc ces acteurs en multipliant les partenariats pour faire en sorte que tous se connaissent en s’organisant par groupes sectoriels pour faire avancer un certain nombre de partenariats. L’idée c’est d’accélérer ensemble car on va plus vite si on partage. Les Français ne sont pas habitués à cela mais justement il faut qu’ils s'y mettent. L'autre chose à laquelle les Français ne sont pas habitués c'est le plaidoyer. Il faut inlassablement rappeler ce qu'est l'Afrique car les gens ne connaissent pas et ont donc toute une série de préjugés et une perception des risques qui est erronée car ils sont surestimés. Donc il faut du plaidoyer pour expliquer pourquoi l'Afrique est un continent d’avenir, de façon à ce que les investisseurs n’hésitent pas à y aller. C’est beaucoup plus simple de travailler, de commercer et d'investir en Afrique quand on est Européen qu’en Asie. Mais cette réalité n’est pas du tout perçue comme telle, c’est même l’inverse. Il faut que la perception change et nous essayons de participer à ce mouvement.

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